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L’épidémie du covid-19 et les conséquences sur le système éducatif haïtien

Les considérations sur la crise dans une crise

La crise sanitaire qui secoue le monde avec la propagation du coronavirus dénommé aussi covid-19 a commencé en Chine en décembre 2019. Les pays atteints en Europe à la fin du mois de février 2020 sont notamment la France, l’Italie, l’Espagne, pour ne citer que ceux-là. Les ténors de l’Amérique du Nord dont le Canada et les États-Unis d’Amérique viennent ensuite s’inscrire dans la liste des pays atteints.  Les premières personnes testées positives au covid-19 en Haïti sont dévoilées le 19 mars 2020 par le gouvernement haïtien. Comme les autres pays, le confinement a été adopté comme première mesure de l’entrée directe en phase 2. Les écoles rentrent dans la liste des premiers grands lieux de rassemblement de personnes à être touchés par une interdiction de fonctionnement. Les églises, les marchés publics, le transport en commun ont été informées ultérieurement des conditions de fonctionnement à respecter. Depuis, tout est fonction des consignes strictes empêchant l’expansion de l’épidémie.

La crainte de contamination pousse les entreprises du secteur hôtelier et celui de la restauration à fermer leurs portes. Cette décision semble parfois s’expliquer par une nécessité de réduire la masse salariale dans un contexte de fermeture des frontières pour un pays où l’insécurité contribue depuis plus d’une dizaine d’années à une baisse de l’activité touristique. Les grands laboratoires de recherche scientifique, les groupes pharmaceutiques et autres secteurs concernés injectent des millions dans la recherche d’un vaccin ou d’un remède pouvant soulager tous les résidents de la planète et permettre à la vie normale de refaire surface. En l’absence de remède, l’urgence consiste aux États du monde de se doter les matériels sanitaires identifiés comme efficaces pour sauver des vies et contenir l’augmentation du nombre des personnes infectées. Le virus a frappé aux portes des plus grosses puissances économiques et militaires de la planète qui, manifestement, ne pouvaient pas se préparer à un tel décor.

Les modalités synchrones d’enseignement laissent la place à l’utilisation des nouvelles technologies dans les pays dits du Nord. C’est justement cette modalité qui renforce la fracture nord-sud entre pays pauvres et pays riches. En effet, le développement de l’enseignement et/ou de la formation à distance fait des exigences aux États non seulement au niveau des infrastructures mais également au niveau de la planification. Une très faible part de toute la population haïtienne peut accéder à l’internet, aux matériels informatiques (tablettes, ordinateurs, imprimantes), à l’énergie électrique. L’étude Haïti : Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS-VI) conduite en 2016-2017 par l’Institut Haïtien de l’Enfance rapporte que sur 13405 ménages enquêtés avec succès, 41% disposent de l’électricité au niveau national. L’étude souligne « l’écart entre milieux de résidence est important : 17% en milieu rural contre 76% en milieu urbain ». Tous ces éléments se combinent avec pouvoir d’achat et une bonne planification de l’éducation pour que l’impossibilité de contacts physiques des personnes ne représente pas un obstacle à la continuité de l’enseignement et de la formation.

Les indicateurs socio-économiques étant connus, la première interrogation peut ainsi se formuler : que faut-il espérer de l’enseignement et de la formation en Haïti pendant et après le covid-19 ? D’autres interrogations peuvent suivre le même état d’esprit :

  1. Quelles sont les conséquences de la pandémie sur le système éducatif en Haïti ?
  2. Est-ce que Haïti réunit les conditions pour développer à distance et en urgence ce qui se faisait en présentiel avec beaucoup de peine dans l’enseignement de base, dans l’enseignement supérieur ainsi que la formation technique et professionnelle ?

Cette crise sanitaire qui secoue le monde entier représente une opportunité pour transformer le système éducatif haïtien. Cette crise doit se solder par des conséquences positives pour Haïti. Haïti ne doit pas laisser passer cette chance qui lui est offerte par la crise du covid-19 pour redresser l’enseignement de base, l’enseignement supérieur, la formation technique et professionnelle et la recherche scientifique. Déjà, l’enseignement supérieur appartient à un cadre institutionnel défaillant et de multiples interventions[1] n’ont pas réussi à le redresser.

Les premières interventions des acteurs politiques concernant le devenir du système éducatif haïtien ont été remarquées presqu’uniquement l’enseignement de base. Les réflexions et les stratégies qui s’en sont suivies et présentées portent leur dévolu sur l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC). Le MENFP propose d’utiliser les médias pour que les cours se donnent à la radio et à la télévision. Des voix se sont rapidement élevées un peu partout pour dénoncer l’élargissement du fossé des inégalités scolaires liées aux inégalités socioéconomiques parce que seuls les établissements huppés de la capitale haïtienne et de quelques villes de province pourront faire un usage plus ou moins adapté des TIC en fonction de leur clientèle. Les zones les plus reculées sur le plan géographique ne pourront pas bénéficier de ces modules développés à la radio et à la télévision car l’accès à l’électricité et à une connexion internet de débit plus ou moins acceptable représente encore un luxe en Haïti. Non seulement il est difficile d’avoir accès à l’électricité à la capitale haïtienne, mais en plus les installations électriques sont absentes dans la majorité des communes haïtiennes. Même les chefs-lieux des départements obtiennent à peine 2 heures d’électricité par jour.

Le numérique dans le secteur éducatif ne représente ni une alternative ni une solution miracle

Le développement d’une plateforme de ressources éducatives et d’apprentissage numérique constitue la première solution prônée par le MENFP pour que les élèves continuent à se former pendant le confinement. Le dispositif, quoique pertinent, risque d’atteindre environ 10% de la population ciblée. De plus, quand on renvoie les enseignants chez eux et que les cours se donnent à travers une plateforme éducative, il faudrait des mécanismes d’accompagnement des corps professoraux qui peuvent ne pas être intégrés dans le dispositif. Est-ce que cela signifie que dès que les contenus sont construits et que les élèves peuvent en prendre connaissance on peut se passer de la présence des enseignants ? N’est-ce pas un affront flagrant à toutes les méga-analyses présentant le facteur enseignant comme l’un des facteurs les plus importants parmi ceux agissant sur le rendement scolaire ? Disons de préférence que le but consiste à faire face à la situation et ne pas subir de plein fouet les conséquences néfastes de l’épidémie. Faudrait-il attendre d’avoir un confinement pour ordonner la mise en application d’un dispositif jamais expérimenté auparavant pour une meilleure identification des forces, des faiblesses et des résultats sur lesquels il est possible de capitaliser ? Je maintiens que les technologies et/ou les autres alternatives à une école en présentiel ne peuvent s’opérationnaliser ponctuellement en moment de crise. Le numérique n’est pas une solution qui sauve dans un contexte de crise. Le numérique complète le présentiel et doit rendre la tâche plus facile pour un meilleur enseignement et pour un meilleur apprentissage. Je ne comprends pas comment on peut imposer aussi facilement une plate-forme numérique jamais expérimentée auparavant à une population d’élèves et d’enseignants sans grande connaissance de ce dispositif. Il faut avoir fait l’expérimentation du numérique en amont, hors période de crise, pour mieux lister les résultats qu’il est possible d’avoir en matière d’optimisation du rapport enseignement-apprentissage. En d’autres termes, l’éducation en Haïti n’a jamais bénéficié de solides réflexions des décideurs. Bien sûr, si on réduit l’expression fonctionnement de l’école à présence des élèves et enseignant en salle de classe. Derrière cette proposition se cache une connaissance incomplète des bienfaits du numérique. La possibilité de faire usage d’une plateforme numérique évite de rompre les liens entre l’élève et l’école dans un contexte d’impossibilité de déplacement physique. Les obstacles humains inhérents à une modalité de formation en présentiel devraient pouvoir être contenus par l’existence et l’usage des plateformes numériques. De plus, Haïti représente un pays en proie non seulement à des troubles politiques qui s’acharnent en premier lieu sur l’école mais encore à des périodes cycloniques de grande ampleur pouvant occasionner la fermeture des écoles pendant longtemps. Il faudrait également tenir compte du positionnement de ce bout de terre sur la faille Atlantique en activité et qui a déjà inscrit dans l’Histoire de ce pays de puissants séismes. La vulnérabilité du pays à tous les niveaux justifie l’encouragement de solides réflexions surtout en matière d’éducation et l’utilisation de la plateforme numérique. Semble-t-il que peu de gens bien placés dans les hautes sphères décisionnelles le comprennent de cette manière. Les réflexions patriotiquement correctes peuvent aboutir à la conclusion que l’école haïtienne a toujours représenté une priorité de moindre valeur de nos gouvernements depuis la Déclaration de l’Indépendance en 1804. On ne peut plus se cacher derrière la réalité des conditions non réunies pour utiliser le numérique à grande échelle. L’éducation doit être une priorité de l’État qui se manifeste en premier lieu dans la part qui lui est accordée dans le budget national.

L’utilisation de la télévision nationale et de la radio éducative ne sont pas une issue à la crise qui frappe le système éducatif. De plus, ces dispositifs ne doivent pas être utilisés comme porte de sortie uniquement. Ils doivent faire partie intégrante des dispositifs conçus dans le système et non une solution miracle. N’est-ce pas l’utilisation ponctuelle de tels dispositifs qui traduit que l’éducation n’a pas besoin d’un budget répondant aux besoins réels du système ? Les résultats du baccalauréat et des examens de 9ème AF sont, entre autres, de puissants indicateurs qui montrent que quelque chose ne va pas. Ils signifient clairement que beaucoup d’élèves vont à l’école en Haïti mais qu’ils n’apprennent pas. Ils traduisent également que des enseignants sont payés dans les écoles publiques et non-publiques mais que la majorité n’enseignent rien et/ou n’enseignent pas. Hormis une bonne planification, de lourds investissements dans les infrastructures pour accueillir une bonne utilisation du matériel numérique, l’enseignement à distance fait d’autres exigences dont on ne parle pas. Est-ce par méconnaissance ou pour masquer la vraie réalité derrière ce besoin d’agir dans le mauvais sens ? L’enseignement à distance requiert du soutien familial, des outils, des enseignants disponibles et dotés de compétences technologiques. Il demande également pour les élèves et les enseignants un environnement adapté. Qui vise-t-on à former effectivement avec une plateforme numérique avec les conditions quotidiennes d’évolution des familles haïtiennes ? Pourquoi le thermomètre éducatif affiche une température supérieure à 37oC et le médecin dit que le système n’a pas de fièvre et qu’il n’y a pas d’infection ? On ne peut plus continuer à fonctionner de cette manière. Il est temps que les décideurs de tous les domaines de la vie nationale comprennent que l’éducation représente cet antidote contre le virus couronné et anobli qui attaque toutes les cellules fonctionnelles d’Haïti.

Haïti a raté l’occasion avec le séisme du 12 janvier 2010 pour recoudre avec de bons fils et un bon tissu son système éducatif. L’occasion offerte par la pandémie du covid-19 ne doit pas être encore synonyme d’échec ou de coups manqués. La fragilisation de cette année scolaire avec les troubles politiques du « pays lock » ne doit pas être renforcée dans le conformisme de l’application des normes actuelles du MENFP dont la pertinence est remise en question depuis longtemps. Faire de l’épidémie un atout pour réfléchir dans le bon sens signifie implicitement que le passage de l’épidémie doit laisser des conséquences positives pour le système éducatif haïtien. Les discours d’exégètes pragmatiques se confortent dans l’idée qu’il ne faut pas fermer les portes de l’école pour penser à des pistes d’innovation. Heureusement, la pandémie nous oblige au confinement. Il est impossible pendant le confirment de tester tous les outils pour améliorer un quelconque dispositif dans le système éducatif. En revanche, l’occasion est offerte pour réfléchir et décider de que sera le système éducatif haïtien après le covid-19.

Les conséquences positives de la pandémie

La pandémie du covid-19 n’aura pas que des conséquences sur l’école haïtienne. Le confinement oblige certains secteurs-clés comme l’hôtellerie, la restauration, la mode, entre autres à une baisse sinon une absence d’activités. La perte des emplois se manifeste dans presque tous les secteurs. Malheureusement, le télétravail est réservé à des activités spécifiques et toutes les catégories de salariés d’une même entreprise ne sont pas concernées. Plus de 60% des actifs occupés en Haïti évoluent dans le secteur non formel de l’économie. Les conséquences sur l’économie seront énormes au niveau planétaire quand le covid-19 ne sera mentionné qu’au passé dans les écrits. Le temps n’attend pas. La préparation et la planification représentent deux puissants indicateurs de l’intelligence situationnelle des dirigeants face à ce fléau. S’il faut rester dans l’éducation, quel rôle a été donné au système éducatif haïtien par les metteurs en scène du scénario de la croissance économique ?  L’éducation ne peut pas détenir le rôle d’élément neutre dans l’équation de la croissance économique. De plus, les interventions du MENFP marquent encore leur compréhension incomplète du rôle de l’éducation ou du moins de l’enseignement supérieur dans la croissance économique. En effet, les différentes stratégies de sauver l’année scolaire visent à agir au niveau de l’éducation de base. Alors que des théoriciens de l’Éducation et la Croissance comme Elie Cohen ou Philippe Aghion expliquent que les investissements dans l’enseignement supérieur sont de taille à participer à la croissance économique. Je ne suis pas en train d’énumérer les écoles fondamentales et secondaires dans la liste des institutions sans importance. Mais, qu’est-ce qui se planifie pour l’enseignement supérieur et la recherche scientifique ? Faut-il toujours parler d’envoyer les enfants à l’école sans pour autant se concentrer sur le curriculum de la formation des enseignants ? Qu’en est-il des phénomènes sociaux liés à l’éducation et à l’enseignement : Le décrochage scolaire ? Le phénomène des élèves sur-âgés ? L’évaluation à l’école ? Le rendement scolaire ? La monoparentalité des familles ? La question du genre et l’équité femme-homme ? La figure de l’autorité à l’école ? La liste serait vraiment trop longue et il ne s’agit pas de problèmes qu’il faut aborder avec des circulaires ministérielles et/ou des décrets publiés dans Le Moniteur. Ce sont des problématiques que la recherche scientifique doit aborder pour des propositions qui tiennent compte de la réalité du pays. Donner à la recherche scientifique le vrai rôle qu’elle doit jouer rentre dans la droite ligne de faire de la pandémie une occasion pour réfléchir et agir concrètement sur les points-clés devenus éternels oubliés du système.

Je me garde d’indexer servilement un semblant du manque d’intérêt du MENFP pour l’enseignement supérieur. Je préfère en faire une preuve que ce sous-système doit faire l’objet d’un ministère qui lui est spécifiquement dédié. Les conséquences positives d’une bonne gestion du covid-19 doit déconfiner moralement et intellectuellement le chercheur haïtien. La responsabilité et l’intelligence de ce dernier s’évaluent dans le degré de quarantaine qu’il s’impose en retournant en Haïti. Malheureusement, il risque de ne jamais en sortir pour rester et c’est ainsi qu’on mesure l’instinct de survie de l’intellectuel haïtien : la quarantaine morale et intellectuelle. L’intelligence voudrait qu’il se taise car tout discours scientifique ou pas dans son domaine vise un ministère, la personne d’un ministre et subséquemment le parti politique au pouvoir. Tout cela parce qu’il n’existe aucune superstructure qui produit des réflexions et qui planifie les actions de régulation des secteurs de la vie nationale en Haïti. C’est toujours la mission d’un ministère. Comment faire du covid-19 une occasion de rupture avec ce schéma organisationnel sous le haut patronage du pouvoir politique ? Je suis d’avis que les grandes décisions politiques liées à une certaine conjoncture et à des phénomènes ponctuels et/ou éphémères doivent être annoncées par un Ministère. En revanche, la mission de réflexion et de planification d’un système doit revenir à un Conseil Supérieur pour que ce système s’inscrive dans la continuité des innovations. Libre à qui le veut de lui donner un nom qui lui semble plus adapté : Think Thank, Commission de régulation, Conseil Spécial, Education Board, Agence Nationale de l’Éducation. En plus d’assurer la continuité des innovations, sa mission doit être de concevoir et d’expérimenter des dispositifs. Ensuite, en faire une évaluation d’impact pour attester de la plus pertinente et de la plus opérationnelle à mobiliser pour faire face à l’inédit. On pourrait penser que d’anciens ministres soient membres de cette structure. L’enseignement supérieur et la recherche scientifique exigent une prise en compte qui s’écarte de toute légèreté si l’on veut construire une banque de solutions et une veille sur chaque domaine évitant de toujours avoir à déclarer l’état d’urgence par manque de stratégies.

  1. L’émergence d’un nouveau décor institutionnalisé

La surcharge de travail tendant à montrer le MENFP comme un petit connaisseur de l’impact de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique dans la croissance économique constitue, entre autres, une raison inattaquable techniquement d’exiger que l’enseignement supérieur soit l’objet d’une attention particulière de la part de l’État haïtien dans ses interactions nécessaires avec la société civile. Malheureusement, Haïti en souffre et en souffrira longtemps. La réalité haïtienne, bien avant la dictature des Duvalier, tend à confirmer que les pratiques sociales de qualification et le poids des carnets d’adresse dans les recrutements à des postes hautement techniques ne permettront jamais l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et la formation professionnelle d’évoluer hors de la mouvance terrifiante d’irrespect des standards et de l’effritement des valeurs. Le changement du décor est pour maintenant.

Les élèves de l’enseignement de base en Haïti ont besoin de l’attention des autorités politiques non pas pour l’importance de leur effectif en termes d’élèves et d’enseignants mais pour des raisons liées aux normes sociales concernant l’âge d’entrée dans le système. En termes d’effectifs, l’enseignement de base ne représente pas le plus grand nombre dans le système éducatif haïtien. Les propos du Docteur François sont clairs : l’enfant qui refait la classe est en train d’être classé comme sur-âgé et risque de ne pas être accepté en niveau supérieur dans une école respectant les normes d’entrée. Les indicateurs démographiques et l’absence de socle commun de compétences et de connaissances à chaque niveau justifient cette attention dans un premier temps. Sous aucun prétexte, les élèves ne doivent perdre l’année scolaire soit par redoublement ou décision après évaluation. Dans un second temps, cette attention va de soi s’inscrivant dans une logique de justice envers toutes les familles grosses ou petites bourses à qui les directions d’école ont tout pris. L’État n’a pas les moyens de dédommager les dépenses engagées par toutes les familles haïtiennes qui ont dépensé un gros ou un petit montant pour la scolarité de leurs enfants. L’État haïtien a besoin de faire preuve de réactivité, de bonne médiation et de proactivité. L’après covid-19 ne doit pas déboucher sur une crise sociale avec les parents d’élèves exigeant la restitution du montant des frais scolaires. La réactivité dont l’État doit faire preuve implique le développement d’une écoute active des partenaires sociaux pour éviter les tensions fragilisant le calme dont ce pays a besoin pour attirer des investisseurs étrangers. Pierre Enocque François et Nesmy Manigat ont fait des propositions que je complète avec les idées que ces pages développent : il faut sauver l’année scolaire 2019-2020 et appliquer le passage automatique. Le MENFP ne partira pas de rien. L’érection d’un socle innové de compétences et de connaissances pour chaque niveau d’enseignement s’impose. En revanche, on n’a pas le temps pour aborder dans des débats chronophages les multiples théories sur les inégalités des chances et des places ou sur les impacts positifs ou négatifs des nouvelles technologies. Les conditions doivent être réunies pour un gain de temps.  

Réunir les conditions revient à combler dans les institutions le vide laissé par l’absence de ressources financières, matérielles ainsi que la matière grise nécessaire pour remplir les missions dont elles sont en charge. La vaste littérature développée autour du concept d’institution dans les pensées des tenants de l’approche institutionnaliste permet d’identifier de multiples conceptions pouvant guider le choix des acteurs rationnels. Tout ce qui touche au système éducatif a des incidences sur le marché de l’emploi : l’interaction nécessaire et naturelle. Il importe de considérer l’enseignement supérieur et la recherche scientifique comme des systèmes organisés dont les modalités de régulation seront détenues par des acteurs autres que le MENFP. L’analyse stratégique propose cette marche à suivre que vient conforter l’interaction nécessaire et naturelle entre formation et emploi. Si l’éducation représente une institution dans le sens que lui donnent les penseurs en philosophie de l’éducation, elle ne doit pas seulement être considérée comme une réalité humaine. Elle doit être saisie dans son autonomie, dans sa stabilité et dans sa contrainte. La préexistence de l’éducation aux décideurs dans le cadre d’un mandat explique qu’elle doit continuer d’exister après leur départ. Elle n’a pas qu’une structure organisationnelle puisqu’elle répond à une double composante fonctionnelle et symbolique. En d’autres termes, au-delà du fait que l’État doit définir le profil du citoyen que l’école doit construire, l’acquisition de compétences doit permettre à ce citoyen d’être utile à la société dans laquelle il évolue. Il s’agit d’un nouveau décor institutionnalisé que doit intégrer l’État. Le système éducatif représente un champ extrêmement vaste d’interactions. Le rôle d’un gouvernement consiste à y laisser son empreinte d’innovation et de continuité par capitalisation sur les dispositifs qui y ont été conçus et dont la mesurabilité des résultats est croissante. Je penche pour le rejet du cadre politique en plaidant pour « l’autonomie de l’institution par rapport au pouvoir politique » plaçant l’éducation dans la conception louraldienne de l’institution.

  • Repères pour des actions concrètes et durables

Le socle commun de compétences et de connaissance à la sortie de l’enseignement de base doit être mis à jour. Je préfère dire qu’un avant-goût de socle existe. Ce socle adapté au curriculum et mis à jour constituera la boussole guidant les acteurs individuels et collectifs du système éducatif. L’État représente le seul acteur qui définit le profil du citoyen et ce socle en représente la manifestation. Quelle que soit la durée de fermeture des portes de l’école, l’enseignement ne devrait pas s’arrêter et les inégalités ne devraient pas se renforcer. Aucun obstacle au fonctionnement de l’école ne devrait légitimer une peur des usagers des institutions d’éducation et de formation quant aux compétences et connaissances qui devraient être acquises. Haïti a besoin d’évoluer dans un climat où chaque citoyen connaît une aisance certaine à affronter l’avenir. Les discours de penseurs d’un jour ne doivent plus alimenter les efforts de description d’Haïti et de son système d’éducation et de formation comme un cercle où ceux qui sont lésés sont en supériorité numérique.

La part de 85% qu’occupe le non-public dans le système éducatif haïtien doit être traduite autrement qu’un vain discours de discrédit mobilisant le vocable de « prolifération ». Comment arriver à transformer la double réalité qu’elle implique simplifiée en une seule par carence de réflexion positive ? La défaillance institutionnelle du MENFP est fonction de l’impossibilité de bloquer ce désordre (chaos ?) auquel aucune dimension positive n’a jamais été accordée. Si elle informe clairement que le secteur privé ne demande pas à être convaincu du besoin (ou de la nécessité ?) d’investir dans le secteur éducatif, un renforcement du partenariat public-privé doit faire partie des axes à privilégier. L’objectif ne consiste pas à vainement chercher une diminution de la part du non-public, il importe de le mobiliser dans le nouveau décor pour une meilleure application des nouvelles politiques en matière d’éducation. Je m’interroge encore sur l’impact du non-public sur la transformation de la gouvernance perturbée à laquelle renvoie l’éducation en Haïti. D’aucuns diraient que toute valorisation du non-public conduit à rendre marginal l’État ainsi que les écoles qu’elle coiffe directement. Le contexte actuel de l’éducation en Haïti ne répond pas à un effacement brutal du non-public qui n’a pas pu s’empêcher de combler le vide laissé par l’ingérence des hommes politiques dans un secteur qui devrait concentrer une part importante du budget national.

La réflexion ne s’arrête pas. L’économique, le social, le régalien ne doivent plus être pensés comme avant avec une concentration sur Haïti comme un pays fragile. Le monde est de plus en plus fragilisé et il s’avère de plus en plus important de faire de ce bout de terre un environnement à fuir si on pense à évoluer. Tout penseur, chercheur ou spécialiste s’intéressant à l’éducation et qui adhère à l’idée que le contexte créé par le covid-19 représente une chance à ne pas rater est invité à faire des propositions, à les justifier et à les développer. Je propose des actions concrètes qui s’imposent pour que le covid-19, tout comme le séisme de 2010, ne nous laisse pas avec un goût amer après son passage. Elles seront développées ultérieurement suivant le même esprit de ces quelques lignes.  

  1. Ériger un nouveau curriculum de formation des maîtres incluant la technologie de la formation à distance
  2. Standardiser les pratiques de recrutement dans l’enseignement de base
  3. Développer le registre des maîtres
  4. Normaliser l’octroi du permis d’enseigner
  5. Créer un plan de carrière dans l’enseignement tout en valorisant le métier d’enseignant
  6. Institutionnaliser et innover la formation continue dans le système éducatif
  7. Réviser la durée en nombre d’années de l’enseignement de base
  8. Développer et budgétiser la recherche scientifique
  9. Créer un conseil supérieur à l’Éducation et à la recherche scientifique
  10. Ouvrir un ministère à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique
  11. Développer un espace de dialogue permettant l’implication des différents acteurs dans le processus décisionnel

J’ai toujours maintenu et recommandé l’émergence de ce que les tenants de l’analyse stratégique appellent la création d’un système d’action concret. En l’absence de ce dernier les stratégies des acteurs institutionnels n’obéissent à aucune structuration et ils avancent dans l’ignorance des modes de protection à envisager quand le danger menace l’ensemble des institutions. On eût dit que les acteurs ont envie de préserver leur indépendance ou leur autonomie. Michel Crozier admet que le système d’action concret ne représente pas une entrave à la préservation de l’autonomie, elle y est totalement conservée et respectée. Le système d’action concret se manifeste par un processus de régulation où « les calculs rationnels stratégiques des acteurs se trouvent intégrés en fonction d’un modèle structuré ». La logique d’une vision d’ensemble ne représente nullement un obstacle à l’atteinte pour les acteurs individuels des objectifs propres à la structure dont ils sont les représentants. La régulation est contraignante mais ne détermine pas le comportement des acteurs individuels. Le retour à la norme institutionnelle impose une transformation des modalités de régulation du système éducatif haïtien. De plus, il est socialement pertinent que le mode de régulation renvoyant à la caractérisation d’un système d’action concret ne se manifeste pas uniquement dans les mécanismes d’organisation interne de chaque groupe autonome et institutionnalisé. Il pourrait être fait le pari que le système d’action concret permet de réduire progressivement les inégalités que l’école est capable de générer.


[1] La Loi sur l’enseignement supérieur envoyée au Parlement en 2014 n’a reçu aucune attention des Parlementaires de l’époque.

Dispositifs et dispositions pour une éducation de qualité en Haïti

Contexte

Le dimanche 16 mai 2021 j’étais l’heureux invité du groupe HELP[1] dans le cadre de leur formation en leadership. Je devais intervenir à leur dernière séance de LeadX pour l’année 2020-2021. Je ne savais pas trop en quoi je représentais un leader de taille à m’entretenir avec des professionnels de l’éducation et de la formation ainsi que de jeunes étudiants qui bénéficiaient d’un appui assez important pour la réalisation de leurs études et de leur projet professionnel. Mes compétences en éducation et mon évolution professionnelle dans des projets d’amélioration des pratiques pédagogiques en salle de classe et en dispositifs d’éducation de qualité n’étaient pas sues que de moi uniquement. Dans un pays où l’on risque de passer comme méga star pour des prouesses qu’on n’a jamais expérimentées, je me suis dit que ce n’était pas si mauvais que je fasse un exercice avec lequel j’étais familier : échanger avec un auditoire à propos de l’éducation de qualité. Deux thèmes m’ont été proposés pour mon intervention :

  1. Les défis d’une éducation de qualité en Haïti
  2. Les défis d’une éducation de qualité en Haïti, quelles actions à entreprendre ?

J’ai choisi le premier tout en sachant que les deux avaient pratiquement la même charge sémantique pour les avertis des sciences de l’éducation. Me considérant toujours comme sociologue des politiques éducatives, je serais jugé sur ma posture de leader en affichant une incapacité de lister un ensemble d’actions concrètes qui pourraient être entreprises à la fois par les acteurs individuels et institutionnels dans l’atteinte du noble objectif d’éducation de qualité.

Vingt fois sur le métier, ma première interrogation comme si je devrais commencer une longue recherche sans agenda était : à quoi renvoie l’éducation de qualité ?

Je n’étais pas encore au stade de sombrer dans un patriotisme contreproductif avec des interrogations qui abonderaient trop rapidement sur la pertinence des dispositions pour que l’éducation de qualité en Haïti cesse d’être un objet de discours politique. S’il fallait définir l’éducation de qualité il fallait d’abord se demander, au regard du décor actuel haïtien, à quoi doivent ressembler des dispositions pour une éducation de qualité. La qualité en elle-même représente un idéal à atteindre. Elle suppose des niveaux de satisfaction se juxtaposant de sorte que les efforts constants s’y légitiment pour trouver mieux comme pour montrer une éternelle insatisfaction caractérisant l’existence humaine contingente.

Quand on a seulement soixante minutes pour aborder un sujet aussi complexe avec un public plutôt averti qui voulait entendre mieux que le simple discours du quidam, il faut surtout éviter de faire l’étalage. Derrière le simple fait d’avoir un plan se cachait une cohérence certaine de l’exposé qui ne manquait pas de faire le lien avec ce qui ne se fait pas et qui explique cette descente aux enfers que connaît Haïti depuis la sortie de la dictature de 1986. Je me suis retrouvé confronté à ce que je n’aime pas forcément : faire court. Ma posture de professionnel de l’éducation m’impose toujours de ne pas laisser une seule zone d’ombre dans mes propos. Et il fallait faire court en précisant ceci : « l’éducation de qualité renvoie à un ensemble de dispositions permettant aux élèves de mieux apprendre et aux enseignants de mieux enseigner pour que les élèves soient en mesure de se lancer dans le champ professionnel leur permettant de se réaliser en tant que personne humaine »

D’aucuns me demanderaient quel courant théorique sous-tend mon propos mais il me semble que l’accent doit être mis sur deux termes clés : dispositifs et dispositions.

Parler de dispositif implique nécessairement de parler d’institution s’il faut respecter avec rigueur le principe fondateur de l’analyse institutionnelle. Malgré les débats contradictoires et la vaste littérature des adeptes du courant institutionnaliste, l’institution renvoie à un déjà-là (Lourau, 1977). Pris dans ce contexte, l’éducation de qualité institutionnalisée renvoie dans les esprits à un ensemble de principes qui ne sauraient ne pas s’appliquer au quotidien sans exiger de grands efforts de la part des décideurs. Comme le confirme Durkheim, l’institution est un fait social qui n’échappe pas à la pensée des gens d’une même communauté puisque les autorités politico-légales ont pris des dispositions pour sa réalisation ou son application. Malgré son aspect « particulier » comme l’entendent Lourau et Hauriou, elle se réalise et s’applique à travers plusieurs canaux possibles. À l’instar de Foucault, je dirais que ces canaux possibles sont des dispositifs. Quand je devrais traiter de la validation des acquis de l’expérience comme une institution je l’ai présentée avec sa fonction régulière à se faire un vecteur de l’insertion professionnelle en donnant aux expériences cette valeur formative où elles débouchent sur les mêmes titres que la formation académique[2]. L’éducation de qualité en Haïti pourrait être réduite au principe que se rendre à l’école suppose l’institutionnalisation d’un cadre d’enseignement et d’apprentissage garantissant le développement des élèves et des enseignants dans une logique gagnant-gagnant. Par extrapolation, une logique où le pays bénéficierait de toutes les retombées positives. Le sens à donner au concept de dispositif dans ce même ordre d’idées est qu’il est un « moyen de réaliser la mission ou la fonction sociale d’une institution[3] ». Plus simplement, un dispositif est un « procédé par lequel une institution se réalise[4] ». Les dispositifs sont des modalités voire des technologies selon lesquelles l’institution s’exerce. Cependant, Foucault précise qu’« il ne faut pas réduire les dispositifs ni à des théories, ni les identifier à des appareils ou à des institutions (bien qu’ils prennent appui sur eux) ni les faire dériver des choix moraux (bien qu’ils y trouvent leur justification)[5] ». Plusieurs dispositifs peuvent permettre à une institution de se réaliser mais d’un point de vue de l’évolution, l’un finira par supplanter tous les autres jusqu’à émerger en tant qu’institution. La cantine scolaire peut représenter un dispositif d’éducation de qualité, mais à un moment donné elle inscrit dans l’esprit de quiconque que l’école ne fonctionne pas sans la cantine. Du coup, des règles spécifiques délimitent le fonctionnement de la cantine pour qu’elle joue son rôle de dispositif d’éducation de qualité. Les dispositifs ont une durée de vie. Mais, tout comme l’institution, leur légitimité est garantie par un cadre politico-juridique. Pour départager dispositif et institution, il peut être affirmé que l’institution est une idée dominante et le dispositif combiné à d’autres dispositifs contribuent à sa matérialisation. Face aux dispositifs institutionnels l’individu peut à la fois jouer le rôle de concepteur mais également celui d’utilisateur. Le concept de dispositif « implique nécessairement l’intentionnalité agissante du concepteur et des utilisateurs » (Lochard, 1999)[6].

Les dispositifs d’éducation de qualité

La mise en œuvre du projet PEQH[7] en Haïti repose sur un ensemble de dispositifs qui donne du sens à l’éducation de qualité. Cela donne du sens parce que le projet expérimente dans le but de trouver un modèle reproductible. Cette qualité repose sur des standards dont les dimensions sont les suivantes :

  1. Leadership du directeur d’école
    1. Travail en équipe
    1. Objectifs éducatifs clairs
    1. Suivi des objectifs éducatifs
  2. Gestion du personnel
    1. Formation professionnelle
    1. Évaluation de performance
    1. Satisfaction professionnelle
  3. Gestion pédagogique
    1. Pratiques pédagogiques
    1. Supervision pédagogique
    1. Conditions pour enseigner et apprendre
  4. Participation de la communauté
    1. Conseil d’École
    1. Participation des parents
  5. Convivialité scolaire
    1. Climat scolaire
    1. École sans violence
    1. Code disciplinaire

Depuis le début du mois de mai 2021, une vidéo fait le tour des réseaux sociaux où un père de famille se fait la vedette d’une violence sans pareille face à son fils fréquentant une école nationale congréganiste de la capitale haïtienne. D’aucuns disent que c’est par frustration par le fait que son fils n’a pas obtenu de bonnes notes. Pour certains, c’est la misère qui expliquerait cette rage qu’il ne pouvait contenir face à son fils se montrant non conscient des durs efforts lui permettant d’aller à l’école. N’ayant pas pu lui-même s’exprimer pour que son geste soit expliqué, cette violence ne peut que générer de la violence au plus haut niveau. Il me semble que c’est au nom du principe de combattre la violence à l’école que les dispositifs d’éducation de qualité s’expliquent et se justifient. L’éducation de qualité ne se met pas en œuvre avec un directeur d’école qui est resté coincé dans son bureau du matin jusqu’au soir. Agissant ainsi, il risque d’utiliser uniquement son personnel de soutien pour veiller au respect de ses consignes par les élèves et les enseignants alors qu’il est le premier conseiller pédagogique de l’école. La participation des parents ne doit pas se résumer à leur présence à une convocation du directeur d’école tout comme l’école n’appartient pas à un directeur qui la confondrait avec son entreprise personnelle. La DAEPP[8] a pris en ce sens une disposition assez intéressante avec le Conseil d’École. Malheureusement, les directeurs d’école ont tendance à mener face au conseil d’école une politique de doublure que les Inspecteurs ne sont pas capables d’endiguer. Mieux qu’un dispositif appelé Leadership du directeur d’école, la direction de l’école représente une institution dans l’institution scolaire. La nomination de Monsieur X ou de Madame Y comme directeur-trice d’école n’est qu’un dispositif permettant à la direction de l’école de se matérialiser. C’est également la justification de la poursuite des objectifs éducatifs clairs comme standard d’une politique d’éducation de qualité.

Aperçu de la liste exhaustive de dispositions pour une éducation de qualité

Le Petit Larousse Illustré 2021 ne permet pas de se rapprocher des décisions prises pour que l’éducation de qualité soit une réalité si l’on se tient à ce qui est proposé pour disposition en termes de définition :

  1. Action de placer des choses ou des personnes ; manière dont elles sont disposées ;
  2. Tendance générale ;
  3. Faculté d’user à son gré de quelque chose ;
  4. Règle ou prescription énoncée dans un texte (Droit) ;

En revanche, j’ai tendance à croire que tout ce que j’appelais des dispositions sont des dispositifs si je me fie au Petit Larousse Illustré 2021 :

  1. Ensemble de pièces constituant un mécanisme, un appareil quelconque ; ce mécanisme, cet appareil ;
  2. Ensemble de moyens mis en œuvre dans un but déterminé ;
  3. Articulation des moyens qu’adopte une formation militaire pour exécuter une mission ;
  4. Partie d’un jugement dans laquelle est exprimée la décision du tribunal, précédée des motifs qui justifient la décision prise (Droit) ;
  5. Dispositif scénique, aménagement spatial de l’aire de jeu au théâtre.

Pour résoudre le souci lié au choix terminologique, je me dis que chaque élément de la liste des dispositions renvoie à une action concrète qui se met en œuvre à un moment ou à un autre pour matérialiser l’éducation de qualité qu’on se donne pour objectif. On se retrouve simultanément dans l’action de placer des choses ou des personnes, dans une tendance générale et dans une prescription. En d’autres termes, si je prends la gratuité scolaire comme une disposition, cela signifie qu’elle place les familles de petite bourse dans une posture d’aisance où leur condition socioéconomique ne représente pas un obstacle à la scolarisation de leurs fils et/ou de leurs filles. Tout comme en prenant le plan d’amélioration d’école comme un dispositif d’éducation de qualité signifie que j’évoque une tendance générale à mettre une veille dans chaque école pour développer des activités visant à améliorer un élément du profil dressé annuellement pour l’école. La notion de disposition renvoie alors à des décisions prises à un moment donné pour que l’éducation de qualité soit atteinte toujours à un plus haut niveau. Les dispositifs inscrivent alors ces dispositions dans un cadre de pérennisation et d’évolution.

Bien qu’exhaustive comme annoncé dans le titre de cette partie, les éléments qui suivent renvoient aux dispositions prises pour inscrire un système dans une démarche d’éducation de qualité :

  1. Infrastructures ;
  2. Cantine scolaire ;
  3. Manuels scolaires ;
  4. Formation continue des enseignants ;
  5. Équité femme-homme ;
  6. Gratuité scolaire ;
  7. Frais de fonctionnement ;
  8. Plan d’amélioration d’école ;
  9. Collecte de données ;
  10. Supervision/Inspection et assistance technique.

La supervision et l’assistance technique ne représentent malheureusement pas une même action traduite avec deux vocabulaires différents. La régulation nécessaire associée au respect des normes se démarque de l’assistance technique qui développe de l’accompagnement à mieux appliquer la prescription de chaque disposition. Par ailleurs, la collecte des données constitue un pilier qui peut se placer dans quelle que soit la liste de dispositifs ou de dispositions en matière d’éducation de qualité car elle est la base de la prise de décision. En éducation, on ne décide pas de manière fantaisiste. On décide avec les données dont on dispose.

J’ai réussi à terminer mon intervention en mettant en priorité le rôle de l’État dans l’augmentation de la part des dépenses publiques allouées à l’éducation dans un premier temps. Dans un deuxième temps, il est urgent que le Ministère de l’Éducation Nationale réduise les écarts entre les prescriptions officielles et la réalité du système éducatif dans les stratégies de mise en œuvre. S’il faut inscrire tout cela dans un projet collectif, l’Université doit mener des études sur l’origine de ces écarts et le secteur privé doit appuyer les dispositifs publics au lieu de se cantonner uniquement à combler le vide laissé par l’insuffisance de l’espace physique d’accueil du secteur public. Jusqu’ici l’intervention consistant à combler le vide en augmentant la part du non-public dans le parc scolaire ne fait que générer un peu plus d’inégalités entre les familles. Avec autant d’inégalités, l’éducation de qualité ne peut pas manifester dans un court délai des résultats mesurables. Tout se résume à réduire les inégalités alors que les indicateurs démographiques ne traduisent pas un décor tendant à l’admiration dans un contexte d’inflation, d’instabilité politique et d’insécurité. Dans ce contexte précis, un leader doit faire montre d’une implication professionnelle active (Mias, 1998) qui se démarque d’une simple mise en accusation de soi-même et de tous dans les discours habituels de jour férié.


[1] Haitian Education and Leadership Program

[2] Boursiquot, H. (2014). Transformations des pratiques et des usages de la validation des acquis de l’expérience en Haïti : cas de l’enseignement supérieur haïtien. Thèse de doctorat en sciences de l’éducation. Université Paris-Est.

[3] Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris: Gallimard

[4] Ibid, p.155

[5] Ibid, p.155

[6]Cité par Monique Linard in « Conception de dispositifs et changement de paradigme en formation ». Éducation permanente no 152/2002-3, pp.143-153

[7] Projet pour une Éducation de Qualité en Haïti. C’est un projet du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle bénéficiant du financement de la Banque Mondiale, de la Caribbean Development Bank (Banque Caraïbéenne de Développement), de la BID (Banque Inter-Américaine de Développement) et des Affaires Mondiales du Canada.

[8] Direction d’Appui à l’Enseignement Privé et du Partenariat

Une guerre de fausses priorités et une crise mal cernée entravent l’éducation en Haïti

D’aucuns me demanderaient volontiers par qui la crise est mal cernée. Je leur répondrais qu’elle est mal cernée avant tout par ceux qui s’attribuent les responsabilités de sortir le peuple de la misère et qui pensent que cette mission leur est donnée par ceux qui ont voté pour eux. Du coup, les élections seraient organisées pour élire des personnes responsables et conscientes de la misère du peuple. J’ai précisé « qui s’attribuent» car les personnes averties se mettent plutôt d’accord sur le fait que les élections telles qu’elles sont organisées en Haïti ne constituent qu’une stratégie d’aveuglement. En réalité, les élections ne font que cacher que tel clan a été choisi par tel autre pour telles raisons. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 21% de participation de l’électorat haïtien, 55.67% du suffrage obtenu par le gagnant[1]. Obtenir 590 927 votes[2] sur un électorat voisinant cinq millions de votants (5 871 450 d’habitants[3]) quand seulement 1 069 646 de personnes ont voté ne traduit-il pas que la population adhère très peu au paradigme que les élections permettent un revirement de la situation de l’extrême pauvreté? La facilité d’obtenir du financement de l’international  pour réaliser des élections qui se veulent démocratiques représente pour moi une stratégie qu’il faut creuser de manière profonde. Certainement, parce que les financements ne vont pas aussi facilement sur le relèvement de la qualité de l’enseignement supérieur ou de l’enseignement fondamental, entre autres. Il a fallu attendre décembre 2011 pour que le premier collège doctoral d’Haïti naisse. Hormis les partenariats avec des universités étrangères, aucune université en Haïti ne possède les infrastructures nécessaires pour développer des programmes réguliers de formation de niveau Master. L’appellation de « Master » associée à des cycles d’études offerts par quelques institutions d’enseignement supérieur en Haïti n’est qu’une plus-value pour attirer une clientèle en quête de niveau élevé de diplôme pour construire une meilleure place dans la file d’attente des demandeurs d’emploi[4].

Cette crise est également mal cernée quand se constate une divergence de priorités sans précédent s’installant entre les membres d’une population qui a faim et qui cherche à manger. Entre un groupe de diplômés se retrouvant au chômage et au sous-emploi. Entre des fonctionnaires nommés mais qui attendent depuis longtemps à recevoir leur premier salaire surtout dans le milieu enseignant. Entre des hommes d’affaires qui cherchent à augmenter leur marge. Entre des militants politiques cherchant à se faire récompenser pour le combat mené pour les « élus ». Entre des consommateurs payant pour des services de toutes sortes mais de très mauvaise qualité. Bref, entre tout un peuple composé de groupes très hétérogènes cherchant chacun la route d’un mieux-être soit pour se sentir vivant ou tout simplement pour se trouver une meilleure place dans la classe riche et possédante.

Je pourrais également dire qu’elle est mal cernée par des politiques à qui le contrôle du pouvoir économique échappe. En effet, l’État haïtien n’a aucune force pour réguler à la fois le marché de change et les échanges sur le marché. Chaque problème qui pousse encore plus au désespoir porte le fardeau de tous les maux que connaissent les couches les plus pauvres. Personne ne pense que ces couches ne peuvent plus résister à la politique d’austérité menée par les gouvernements qui ont dirigé Haïti depuis plus d’un siècle. La rareté entraînant la hausse des produits pétroliers qu’à connue Haïti en 2019 constitue à elle seule un problème portant tous les fardeaux correlés.  Ce fut le cas du séisme du 12 janvier 2010. Mais, il y a 10 ans de cela, en 2009, cette rareté a eu à peu près les mêmes effets. On se rappelle des interventions du Président du Sénat d’alors, Monsieur Kelly Bastien qui n’a pas manqué d’appeler le gouvernement à prendre des mesures pour résoudre la crise. Cette même période a connu de violentes manifestations contre la faim. L’année 2018 ne marque pas le début de la période-phare de rareté des produits pétroliers. Les générations ayant connu l’embargo après le départ d’Aristide ont encore le goût amer de cette pénurie où les prouesses de toutes sortes ont été développées pour le ravitaillement en produits de toutes sortes y compris les produits pétroliers. J’aurais pu aller plus loin pour étayer mes propos. Des manifestations se font un peu partout dans le pays pour exiger des acteurs politiques et économiques des mesures durables de résolution de la pénurie de carburant. Les décideurs politiques ont tendance à croire qu’une fois la rareté levée, le calme va revenir comme si la rareté était le vrai problème. Ils font même semblant de s’étonner que les manifestations reprennent encore pour des causes déjà connues. Tout porte à croire que la crise mal cernée s’aligne sur le fait que les priorités ne sont pas mises dans le bon agenda.

La petite phrase « nous sommes tous coupables » (« nou tout koupab ») revient toujours dans les discours de ceux qui ne veulent pas reconnaître leur inaction face à une compréhension imparfaite de leur vrai rôle au regard de leurs attributions. Je me demande aujourd’hui si une analyse des priorités de chaque pouvoir parmi les trois qui sont officiellement reconnus s’avérerait pertinente quand les actions concrètes montrent que les intérêts collectifs sur le long terme ne sont pas visés. Plus d’un ont été très surpris lors de leurs échanges plutôt personnels avec les dirigeants de les entendre s’exprimer comme s’ils subissaient les mauvais coups de la crise pluralisée au même titre que le simple citoyen. C’est à se demander qui est responsable de tout ce mauvais sort que connaît le peuple haïtien.

Quelle est la priorité du chef de gouvernement? Quelle est la priorité du Parlement? Quelle est la priorité des représentants du pouvoir judiciaire? Pour répondre à ces questions, je dirais sincèrement « Aucune ». Quelle est la priorité des médias haïtiens? Je répondrais « Aucune » également. En fait, l’impression que tout groupe se bat pour les intérêts personnels de leurs membres est tellement manifeste que toute tentative de montrer un effort pour le bien-être ne rime à rien. Les résultats des actions menées prouvent le contraire de cette bonne volonté qu’on écoute dans les discours au poids d’anesthésie générale. Les médias haïtiens se nourrissent de l’actualité sensible qui fait peur et qui porte le peuple à se décourager ou à vivre dans la peur du pire. J’ai eu à écrire sur les réseaux sociaux un propos qui n’a pas plu quand je reconnais qu’en vivant uniquement de l’actualité, les médias haïtiens « nourrissent le désespoir au quotidien et qu’on ne peut pas construire un pays de la sorte ». La priorité des médias devrait également être liée à la construction de l’espoir également, à l’éducation des masses et également à l’apport d’un éclairage responsable et honnête sur les faits et gestes de chaque acteur qu’il soit individuel, institutionnel, moral ou collectif qui agit sur le destin du peuple haïtien d’une manière ou d’une autre.  J’en ai assez des programmes médiatiques uniquement tournés vers l’actualité politique. Dans les campagnes électorales, on s’attend des médias qu’ils recrutent des experts pour interroger les candidats à la magistrature suprême de l’État. Les débats sont toujours menés uniquement par des journalistes se reconnaissant malheureusement experts de tous les domaines de la vie nationale. Quand un effort certain est fait, on voit comme experts des personnages connus pour s’être octroyés des spécialités pour lesquelles ils n’ont aucune compétence que ce soit par formation académique ou par expérience professionnelle. Je ne veux pas m’inscrire dans une thématique constante et contreproductive d’incrimination. Je me dis que cela fait longtemps qu’on pose les mêmes actes à travers les mêmes dispositifs pour peu de résultats. L’innovation devrait être inscrite dans la liste des priorités.

Les montants faramineux qui sont accordés à chaque Parlementaire lors des festivités régionales ou nationales expliquent le manque de priorité des Parlementaires de répondre à leurs devoirs envers la République et envers les collectivités qui les ont élus. Avec les subventions reçues pour des activités de développement communal, on se demande quel est le rôle réel que doivent jouer les municipalités puisqu’elles ont dans leurs attributions de mener des activités similaires. Est-ce que l’argent public est bien réparti dans les lignes budgétaires de développement national? Pourquoi inscrire des Parlementaires dans la construction des routes, des ponts et d’autres travaux d’infrastructures? Que dit la loi en ce sens? Ne sont-ils pas détournés de leur mission première de contrôle de l’Exécutif et du vote des projets de loi? Comment ce rôle de bouclier peut-il être joué quand la priorité d’un Parlementaire est d’ajouter des activités de développement à son bilan pour s’assurer de sa réélection?

On se demande si tous les grands corps de l’État ne sont pas tous logés à la même enseigne de méconnaissance de leurs priorités. Quelles sont les améliorations qui peuvent être faites en ce sens? Je ne suis pas capable de répondre à cette question pour maintenant car il s’agit d’un vaste chantier qui exige la mobilisation de ressources humaines et matérielles pour ériger des propositions concrètes, patriotiques et responsables. Nous ne sommes pas en panne de ressources mais en panne de décideurs capables de dresser des mécanismes pertinents d’identification des ressources humaines. Ce qui permettrait une meilleure utilisation des ressources matérielles vers la construction d’un livret de propositions d’innovation et d’un recueil de priorités pour chaque secteur participant au redressement du pays à tous les niveaux.

Cette absence totale des priorités explique en partie la situation de crise que le pays a toujours connue. Elle n’est pas du tout liée, contrairement à ce que l’on veut faire comprendre, à la rareté et la hausse criminelle des produits pétroliers, à l’arrivée de l’épidémie du choléra. Les gens ont faim, ils n’ont pas d’argent et ils n’ont pas d’emploi. Très peu de ceux qui ont des emplois sont payés régulièrement. Mais encore ils sont sous-payés au regard du taux d’inflation. Les salaires fixés en gourdes au regard du taux de conversion de la gourde par rapport au dollar n’ont pas été revus depuis cinq ans. Chaque pas supplémentaire du dollar par rapport à la gourde est un coup de poignard pour les personnes se retrouvant dans cette situation. Ce sont des chefs de famille avec des enfants qui vont à l’école, des bouches à nourrir, du linge à laver et des frais de médicaments à assurer. Quelle est la priorité d’un gouvernement responsable face à une pareille situation?

La guerre des priorités qui est le sujet de ces quelques lignes signifie qu’Haïti évolue avec des pouvoirs qui ne connaissent pas leur priorité et qui choisissent de les bouder pour certains. Chaque groupe social a sa priorité. Pouvoir manger à sa faim et subvenir à sa santé ne devrait pas rentrer dans les priorités d’un pays qui a combattu pour son Indépendance depuis 1804. On ne devrait plus avoir à en discuter aujourd’hui. Sinon, qu’avons-nous fait pendant tout ce temps? Quelle était notre priorité? Puisque la faim est encore un problème à résoudre, je veux bien comprendre que nos gouvernements actuels l’inscrivent dans leur priorité. Pourquoi les choix politiques, sociaux et économiques ne montrent la place accordée à la résolution de ce problème qui continue de semer tous les problèmes ayant conduit à la crise qu’Haïti vit actuellement? Ne remonte-t-elle pas à plus de 50 ans déjà?

Il existe une commission d’éducation au Parlement haïtien. Face aux problèmes que le pays connaît dans le domaine de l’éducation, il est bon de se demander à quoi servent autant de commissions qui se sont succédé dans les différentes législatures et qui changent incessamment de membres. Les problèmes de l’éducation s’accumulent tous les ans. L’accès à l’éducation est présenté comme un problème résolu. Mais, pour qui l’est-il puisque le faible pouvoir d’achat des familles détermine le type d’établissement scolaire auquel leur enfant est destiné sinon ces familles vivent au-dessus de leur moyen. Malgré la loi qui permet de contrôler la hausse des frais de scolarité, les parents ne sont pas épargnés des méfaits que cette loi devrait permettre de contrôler. Des plaintes ont été portées par des associations de parents mais a-t-on entendu un parlementaire se prononcer dessus? Non. A-t-on entendu les syndicalistes du secteur enseignant se prononcer sur la situation? Non. Je me demande, à ce propos, si les syndicalistes sont tous des fonctionnaires publics. Pourquoi les grèves sont observées par les syndicalistes uniquement dans les écoles publiques? Est-ce parce que simplement la décision de licenciement se met plus facilement en œuvre avec les décideurs du secteur non-public de l’éducation? Je m’interroge encore. Mais cette situation tend à maintenir pour vrai l’idée qu’au niveau des écoles non-publiques tout va bien, que les enseignants sont bien traités et que les élèves se trouvent dans les meilleures conditions d’enseignement et d’apprentissage.

Pour reprendre cette idée de l’accès à l’éducation comme problème résolu, la démocratisation quantitative n’a pas su s’empêcher d’être synonyme d’échec et de coup manqué notamment à travers le programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire. L’accès dans quelle école ? Combien de textes de lois précisent les conditions techniques, financières et matérielles devant être réunies avant d’accueillir des élèves? Aucun. En revanche, les concepts de prolifération des écoles, de classes pléthoriques, de l’irrespect du programme officiel ou de recrutement de personnels enseignants sous-qualifiés pullulent les discours de tous les acteurs et décideurs qu’ils soient publics ou privés. Je ne cesserai de dire que s’il faut envoyer les enfants à l’école il faut, en amont, s’assurer que le personnel enseignant ait reçu une formation solide à l’enseignement et qu’un plan de formation continue dans le secteur soit institutionnalisé.

La crise est mal cernée dans tous les secteurs où elle se manifeste. L’école haïtienne n’a jamais connu ses lettres de noblesse et les signaux clairs pour y arriver ne se manifestent pas dans les choix des décideurs. Ces derniers associent les soucis sociaux-économiques ponctuels et conjoncturels au poumon de la crise qui explique la descente des masses dans les rues provoquant à chaque fois des violences irréparables. Le court-terme est tellement privilégié que l’on se demande si l’existence des problèmes dévastateurs de l’ordre socioéconomique ne représente une zone d’incertitude des décideurs politiques. La crise est mal cernée parce que le noyau de la crise n’a jamais été identifié. La crise existe parce que trop de priorités se contredisent et ont du mal à être suivies.

Les solutions à court terme ne donnent aucun résultat sinon juste un amortisseur socioéconomique conduisant à plus de vulnérabilité. S’il faut se fixer de bonnes priorités, il faut d’abord commencer à résoudre les soucis qui ne sont qu’une simple formalité de dignité humaine. L’alimentation, la santé, l’éducation, les loisirs, l’emploi et l’entrepreneuriat sont des formalités de dignité humaine. C’est honteux aujourd’hui d’avoir à donner des plats chauds dans des cantines populaires et se le fixer comme priorité et en faire les points de bon bilan de gouvernement. Cernons bien la crise. Si l’on cherche à ressembler à de bons pragmatiques, il nous faut prioriser la morale. Si l’excès en tout nuit, l’excès de pragmatisme nuit également car elle fait oublier les limites morales des actions. Si l’on veut résoudre la crise, il faut d’abord reconnaître qu’il y en a une, saisir son noyau central et mobiliser les bonnes stratégies en dehors de tout clivage politique pour se mettre au pas d’une résolution durable. Je crois qu’Haïti regorge de personnalités de tous âges qui ont l’autorité de par leur solide expérience. On peut s’attendre à des actions concrètes pouvant aider Haïti à bien cerner sa crise et à prioriser ce qui est prioritaire et qui n’est pas uniquement de l’ordre des formalités de dignité humaine. Je reste confiant que les efforts considérables de départ doivent commencer par l’éducation.

[1]https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/01/04/haiti-jovenel-moise-confirme-president-de-la-republique_5057254_3222.html, consulté le 21 septembre 2019 à 4 :00 AM (Heure d’Haïti).

[2]https://www.haitilibre.com/article-19698-haiti-presidentielle-2016-resultats-definitifs-jovenel-moise-58e-president.html, consulté le 21 septembre 2019 à 4 :08 AM (Heure d’Haïti)

[3] https://drive.google.com/file/d/0B56RZ3-JtuHxSmE5Z2g4Z3FSU0U/view, données d’archives du CEP en 2015 sur les statistiques de la liste électorale.

[4] Boursiquot, H. (2014). Transformations des pratiques et des usages de validation des acquis de l’expérience : cas de l’enseignement supérieur haïtien. Thèse de doctorat en sciences de l’éducation. Université Paris-Est.

La conception du changement répondant aux besoins de l’école haïtienne

L’étymologie latine cambiare « échanger, tronquer » ne permet pas de comprendre la dimension d’évolution que le concept de changement sous-entend. Il faut prendre le sens de « se transformer, devenir différent » qui revoie à l’idée d’évolution et qui indique que les systèmes sociaux obéissent à un certain dynamisme. Le Dictionnaire de la sociologie définit le changement social comme « la transformation significative, partielle ou générale du système social, dans ses différentes composantes ou modes d’action ». Boudon (1977) développe le changement social comme « la somme des conduites individuelles infinitésimales des acteurs rationnels  qui aboutissent à des effets calculés et/ou inattendus[1] ». La rationalité des acteurs signifie qu’ils ont de bonnes raisons de faire ce qu’ils font et de croire ce qu’ils croient[2]. Ces acteurs ne sont pas tous seuls dans leur microcosme. Ils agissent à l’intérieur d’un sous-système entretenant des relations avec d’autres sous-systèmes et qui constituent un environnement par rapport à ce même système. Analyser la transformation d’un sous-système revient également à analyser les effets d’interaction avec d’autres sous-systèmes et les conséquences des transformations qu’un sous-système connait. C’est pour cela qu’il nous semble que la manière la plus opérante de traiter le changement d’un système consiste à traiter les formes de ce changement à travers des indicateurs appartenant aux éléments de ce système. Le changement proposé avec l’intervention qui implique les directeurs d’école pour une meilleure gestion de leur école s’inscrit dans une démarche singulière. La somme de chaque démarche singulière relève le défi d’une gestion scolaire axée sur l’amélioration de la qualité de l’offre éducative.

Le mot changement dans le langage courant est souvent associé à une amélioration d’une situation quelconque. Le changement ici souligné représente celui que la sociologie essaie de comprendre et d’expliquer à travers de nombreuses théories parmi lesquelles est considérée celle qui traite du changement dans une approche systémique. L’analyse de Crozier semble la plus pertinente pour traiter le changement dans le rôle des communautés de pratique d’enseignant-e-s mises en œuvre pour l’amélioration des pratiques pédagogiques en salle de classe dans les écoles fondamentales haïtiennes. Cette analyse, pour qu’elle soit plus ou moins cohérente se complète avec les postulats de l’individualisme méthodologique. Sera abordé également le concept de la résistance au changement, pas dans le but de garder un certain équilibre de type « changement et résistance au changement », (« contre-changement »), mais parce que la résistance au changement peut fournir également une compréhension du changement en suivant la logique durkheimienne de « l’explication du fait social par un autre fait social[3] » : pourquoi le changement implique une résistance ? Qui lui résiste et pourquoi ?

Dans l’acteur et le système, la cinquième partie est construite autour des « Réflexions sur le changement ». Le changement se présente comme un phénomène systémique : dans un système les éléments évoluent de manière interdépendante, ils sont également positionnés de telle sorte que les mouvements d’un élément impactent les positionnements des autres éléments. Plus l’élément est important et comporte une fonction centrale dans le système, plus les impacts de sa modification va influencer en profondeur le fonctionnement du système. Le changement est un problème [sociologique], un phénomène systémique et un apprentissage de nouvelles formes d’action collective. Le changement peut résulter de la somme des actions collectives d’un groupe d’acteurs. C’est le changement « naturel ». Il peut également être une « opération qui met en jeu non pas la volonté d’un seul homme, mais la capacité de groupes différents engagés dans un système complexe à coopérer autrement dans la même action[4] » : c’est le changement « dirigé ». Le système est régi par un principe de « cohérence » qui fait que le changement est amené par la transformation radicale du paramètre dominant et « tous les autres paramètres devront suivre le mouvement du paramètre dominant » (Crozier, Friedberg, 1977, p.376). La description du changement dans l’approche systémique met en lumière la relation individu-société dans le traitement sociologique du fait social « changement » : « quand nous disons que le changement doit être considéré comme un problème sociologique, nous voulons dire que ce sont les hommes qui changent, que non seulement ils ne changent pas passivement, mais qu’ils changent dans leur collectivité et comme une collectivité : non pas individuellement, mais dans leurs relations les uns avec les autres et dans leur organisation sociale[5] ». La mise en œuvre des communautés de pratique des directions d’école en gestion scolaire et en communautés de pratique d’enseignants s’alignent sur ce principe. Cette conception du changement rejette les postulats de cohérence, postulat de hiérarchie des éléments de la réalité sociale et enfin, le postulat de l’homogénéité du champ social. En effet, « un système peut absorber non seulement des incohérences, mais des symbioses de mécanismes en apparence contradictoires[6] ». Penser le changement social comme une rupture avec un mode d’organisation qui évolue vers une nouvelle configuration n’est pas sociologiquement impertinent au regard de l’analyse stratégique.

« Tout changement véritable signifie toujours rupture et crise[7] » mais il ne s’agit pas d’une crise prenant la forme d’une bombe à retardement engendrant des mécanismes régressifs mais surtout une crise qui soit le point de départ de « mécanismes d’innovation ». L’intégration des problématiques de l’égalité femme-homme peut se décrire de cette manière car les problématiques sont vivantes mais les aborder demande de rompre avec certaines représentations sociales. Le changement décrit par Crozier n’est « ni une étape logique d’un développement inéluctable, ni l’imposition d’un modèle d’organisation sociale meilleur parce que plus rationnel, ni même le résultat naturel des luttes entres les hommes et de leurs rapports de force. Il est d’abord la transformation d’un système d’action[8] ». La réalité socioculturelle en Haïti développe une représentation sociale du changement comme un mieux-être, une amélioration des conditions humaines et matérielles actuelles. Cette représentation n’est pas caractéristique de la seule société haïtienne. Le néophyte a tendance à développer une telle représentation du changement associé à une amélioration. Cette représentation du changement est souvent la machine idéologique, l’arme de discours des hommes politiques. Il suffit juste de rappeler à ce propos le slogan de la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008 « Change, we can believe in[9] », un slogan similaire a été utilisé par François Hollande en 2012 avec une dimension temporelle : « Le changement, c’est maintenant ». Cependant, pour qu’il y ait changement « il faut que tout un système d’action se transforme, c’est-à-dire que les hommes doivent mettre en pratique de nouveaux rapports humains, de nouvelles formes de contrôle social[10] ».  Voilà pourquoi le changement pour une nouvelle école haïtienne représente un faisceau d’actions concrètes de tous ceux qui interviennent quelles que soient leurs attributions.

Au niveau de l’école haïtienne, les pratiques institutionnelles ont deux formes de régulation. Disons que ces pratiques sont mises en place sur une double dépendance (normes officielles de l’État, normes institutionnelles internes à chaque établissement scolaire). Cette double dépendance rend la compréhension de la gouvernance éducative ambiguë et les voies de recours sont entravées pour les usagers de ces institutions. Est-ce que cette réalité de la gouvernance éducative en Haïti n’est pas à même de développer une certaine peur du changement auquel contribue la formation continue pouvant améliorer la qualité de l’éducation ? Cette peur ne développe-t-elle pas non plus une résistance au changement ? La résistance au changement est très peu expliquée par Crozier, ou du moins elle est implicite dans ses réflexions.

En revanche, les individus ne résistent pas au changement imposé par le système parce qu’ « ils sont tout à fait prêts à changer très rapidement s’ils sont capables de trouver leur intérêt dans les jeux qu’on leur propose[11] ». Et s’ils n’ont aucun intérêt dans les jeux qui leur sont proposés ? La résistance au changement n’est pas considérée dans la conception croziérienne comme un obstacle au changement c’est-à-dire une forme de mécanicité où les acteurs s’opposent à une « décision imposée d’en haut ». L’explication de Crozier n’a rien de paradoxal et est justifiée par les postulats de l’individualisme méthodologique. Son explication est que même en étant favorables à un changement, les acteurs peuvent constituer un « obstacle naturel à ce qui devient une véritable réforme[12] » car chacun peut procéder à un réajustement pour mieux contrôler une « zone » de pouvoir et finit par ne plus promouvoir le changement. Plus qu’un concept, la résistance au changement est un phénomène social qui peut résulter de la somme des actions individuelles des acteurs qui, au départ sont favorables au changement, mais qui essaient de se préparer face aux conséquences négatives de ce changement. La somme des préparations individuelles au changement dans le souci de contrôler sa zone d’incertitudes peut contribuer finalement à un obstacle au changement.

Pour revenir à la manière dont le changement peut s’accomplir, la complexité, l’ambigüité, le manque de transparence font que le changement en lui-même est craint d’une part. Il faut rappeler quand même qu’ « il n’est pas concevable de constituer un système totalement, ou même très fortement, transparent[13] »  D’autre part, les usagers[14] de l’école haïtienne qui semblent vouloir le changement s’inquiètent sur la « cohérence du changement avec les valeurs organisationnelles » (Bareil, 2004). Les valeurs organisationnelles en vue sont souvent le reflet des pratiques institutionnelles développant chez les individus des représentations sociales associées à la confiance ou au doute. Ne comprenant pas trop les forces qui garantissent ou de préférence qui conditionnent les pratiques institutionnelles, un manque de confiance s’installe entre les individus et la composante fonctionnelle de l’institution qui, de par sa « fonction sociale » (Lourau, 1970), développe des rapports avec les membres de la communauté. Membres que Monique Linard[15] appelle « usagers » dans ses réflexions sur les dispositifs et changement de paradigme. Le caractère autonome de l’école haïtienne prise dans sa configuration institutionnelle fonctionnelle représentent parfois un obstacle au changement car « pour que de tels changements puissent s’accomplir, il ne faut pas seulement que les rapports de force leur soient favorables, il faut aussi et bien davantage que des capacités suffisantes soient disponibles au moins potentiellement : capacités cognitives, capacités relationnelles, modèles de gouvernement[16] ».

Le changement implique d’une certaine manière un nouveau comportement de l’individu quand les pratiques ne peuvent pas rester les mêmes, ce qui n’explique pas pour autant, est-il besoin de le rappeler, qu’elles seront meilleures ou bien qu’elles donneront aux usagers plus d’avantages que d’inconvénients. Il, le changement, définit de nouveaux mécanismes d’influence, de nouvelles relations de pouvoir et développe de nouvelles zones d’incertitudes dans l’organisation de l’école haïtienne. Ce qui ne manque pas de rendre le changement dangereux car « il met en question immanquablement les conditions de son jeu, ses sources de pouvoir et sa liberté d’action en modifiant ou en faisant disparaître les zones d’incertitudes pertinentes qu’il contrôle[17] ». En prenant l’exemple de l’Indépendance d’Haïti pour expliquer quelques représentations sociales du changement vu par les profanes de la sociologie, il faut se demander si tout remplacement d’un modèle par un autre modèle permet de comprendre le changement. Si la linguistique accorde cette possibilité de s’exprimer en ces termes, ce n’est pas l’idée première des sociologues tels Crozier ou Boudon. Crozier appuie que ce remplacement est un changement mais il ne faut pas le prendre comme un changement réussi. Dans la logique sociopolitique, l’humain pense-t-il au changement réussi ou au changement tout court ? Est-ce que les esclaves qui ont pris les armes pour devenir indépendants pensaient tout juste à ne plus se sentir esclaves ou bien ils pensaient à vivre comme des gens libres mais encore socialement, politiquement et économiquement dans une situation correcte ? Reste à penser si le qualificatif « correct » est opérant dans un tel contexte. Ces actes définissent le changement naturel qui se distingue du changement dirigé qui s’avère une prise de décision commune pour l’émergence d’une vision d’ensemble. « Le changement réussi, nous dit Crozier, constitue le résultat d’un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux et dont la mise en œuvre libre—non contrainte—permettra au système de s’orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain et non comme une machine[18] ».

Pris dans le sens d’un « apprentissage de nouvelles formes d’action collective », le changement se distingue d’un agrégat d’actes individuels contribuant à un phénomène observable. Il représente une orientation collective d’une façon de voir, de faire, de manière collective dans un système complexe. Il implique « rupture » avec une capacité collective ancienne et « transformation » des rapports de force « quand une capacité meilleure commence à faire ses preuves ». Cette transformation ou l’émergence de cette nouvelle capacité implique l’action des individus. Le changement dirigé signifie intervention de l’acteur dans un contexte où « l’action n’est pas conditionnée que par des déterminants sociétaux ou systémiques[19] », c’est alors que les stratégies de l’acteur ont de l’importance. Le changement, comme tout projet, se porte et le porteur de projet doit faire montre avant tout de cette adaptabilité dont la mise en œuvre réfléchie a besoin. L’école haïtienne est départagée par une multitude d’acteurs et de pratiques qui peinent à trouver un socle commun en matière d’intervention visant l’innovation sur une base pérenne et évolutive. Au regard de ce que nous vivons actuellement, il est normal d’évoquer un besoin de donner à l’école sa vraie place. Que peut changer l’école en prenant sa vraie place ? Le changement n’est-il pas attendu dans l’école elle-même au niveau de ses stratégies de mise en œuvre ? Quelles sont les responsabilités des décideurs ? Les interrogations sont multiples et ce ne sont pas les éléments de réponse qui font défaut.

[1] Boudon, R. (1977). Effets pervers et ordre social. Paris : PUF

[2] Ibid.

[3] Durkheim, E. (1893). Les règles de la méthode sociologique. Paris : Flammarion, édition de 2009, coll. Les livres qui ont changé le monde

[4] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.391

[5] Crozier et Friedberg (1977). Op.Cit. p.379

[6] Ibid, p.381

[7] Ibid, p.382

[8] Ibid, p.383

[9] Le changement, nous pouvons y croire

[10] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.383

[11] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.386

[12] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.390

[13] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.406

[14] Terme emprunté à Monique Linard

[15] Monique Linard (2002). « Conception de dispositifs et changement de paradigme en formation ». In Éducation Permanente No 152/2002-3, pp.143-156

[16] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.384

[17] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.386

[18] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.391

[19] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.402

Les tâches de la philosophie politique

Bien avant la sortie de la dictature de Duvalier en 1986, l’on s’habitue au fur à mesure à écouter, lire ou regarder dans les médias traditionnels des politologues toujours appelés en renfort ou qui se proposent directement pour une explication de l’actualité politique.  Mais peu de philosophes politiques sont connus dans notre milieu pour des compétences et connaissances en politique à même d’apporter un éclairage complémentaire de ce que peuvent être les propos d’un politologue. Le débat pourrait s’ouvrir sur trois concepts qui exigeraient tout un quinquennat de réflexions vers la validation d’un document scientifiquement pertinent : connaissances, compétences, diplôme. Est-ce que le diplômé a les connaissances et les compétences nécessaires pour bénéficier de la confiance de ceux qui cherchent à mieux comprendre les réalités observées et observables? De quoi parle-t-on quand on parle de « politique »? Parle-t-on du politique ou de la politique? Quel est le rôle de la philosophie politique? Nous avons produit ces lignes en nous appuyant essentiellement sur les propos de Marcel Gauchet  à travers La condition politique.

Quand on dit politique, on dit société, échanges, justice, droit et Etat. La politique est ainsi définie dans la conception de Marcel Gauchet comme l’organisation méthodique, théorique et éventuellement pratique des actions d’un gouvernement au pouvoir sur des bases conceptuelles définies et finalisées en vue de maintenir l’équilibre social nécessaire au développement optimal et à la cohérence d’un ensemble territorial et de sa population, ainsi qu’à l’évolution de leurs rapports avec d’autres ensembles gouvernés. La philosophie politique a toujours posé le problème de l’action politique. Objectivement, il s’agit de la valeur des gouvernements : comment les concevoir pour qu’ils soient au service des vrais besoins de l’humanité ? L’on comprend par là que la philosophie politique n’est pas une technique de l’action politique[1]. Pour Gauchet, la philosophie politique porte sur deux problèmes principaux à partir de la question sur sa nature :  a) est-elle un art ou une science théorique ? b) peut-on concevoir et construire une politique idéale ou parfaite c’est-à-dire une cité conforme à un idéal de justice et de raison ? Malgré la vaste littérature dans le domaine sur ces questions et les multiples efforts des théoriciens pour trouver des réponses, des problématiques nouvelles s’imposent. Gauchet se propose comme un généalogiste de notre condition moderne [2] et présente les tâches de la philosophie politique.

Trois termes issus du Grec se battent dans les textes scientifiques pour avoir la parenté du terme français « politique » : polis, politikos et politikê. « Polis » signifie « cité organisée », « politikos » signifie « de la cité » et « politikê » signifie « science des affaires de la cité ». Ce mot est donc à l’origine un adjectif et, d’après son étymologie,  il signifie « qui concerne le citoyen ». Par définition on serait tenté de dire que la politique est l’ensemble des pratiques, des faits, des institutions et des décisions d’un gouvernement, d’un état ou d’une société. Le mot « politique » a commencé à être employé dans son sens actuel au 13e siècle (ap. J.C.) : il signifie alors « science du gouvernement de l’état ». En 1361, sa définition s’élargit aux affaires publiques, et en 1552 la politique regroupe les affaires de l’Etat. Apparaît ensuite le terme d’ «homme politique». Dans les années 1630, l’adjectif « politique » connaît une évolution de sens important et peut signifier « prudent et adroit », d’où est née l’expression « politiquement correct ».

La politique est un trait permanent de la condition humaine. En ce sens, depuis qu’il y a philosophie, il y a philosophie politique. Pour asseoir ses idées, Marcel Gauchet part du questionnement : comment penser la démocratie comme fait politique si elle ne se dissout pas dans l’économie capitaliste et dans les rapports de force de la société bourgeoise ? Il part du principe que la conjoncture politique est faite du doute suivant : si on doit se débarrasser définitivement et radicalement du capitalisme, que met-on à la place ?

La philosophie politique accompagne la montée du droit qui est sociologiquement liée à l’affirmation de l’individu. Intellectuellement, enfin, l’actualité de la philosophie politique doit beaucoup à la crise des sciences sociales, à la crise du concept de société, de ses pouvoirs explicatifs et de ses capacités à guider l’action politique.

La philosophie politique évolue avec le temps, les nouveaux concepts et les mutations sociétales. Elle n’est pas sans une modernité qui se fait selon trois étapes :

  1. Irruption d’une vue réaliste de la chose politique au XVIème siècle ; elle se marque dans l’apparition d’un nouveau regard sur la réalité de la politique ; à la mesure d’une réalité politique nouvelle ;
  2. Introduction au XVIIème siècle, d’une démarche nouvelle de fondation en droit de l’ordre politique sur la base d’une conception du droit elle-même essentiellement renouvelée ; le pas du contrat social[3]
  3. Emergence, au XIXème siècle, du point de vue de l’histoire, point de vue qui modifie entièrement le statut de l’intelligence du politique-doublement, d’abord en faisant du politique un problème à résoudre dans et par l’histoire, ensuite en soumettant la politique à une critique radicale au nom de l’allusion qu’il représenterait.

La politique est encadrée et réglée par des normes juridiques bien définies. C’est ainsi que sa modernité se déploie en trois vagues :

a).- concepts de la politique : N. Machiavel[4]

Machiavel parle de politique pure, politique réalistement regardée en elle-même et sans autre fin qu’elle-même, hors de toute considération morale et religieuse[5]. Le chef ou le pouvoir politique doit passer au-dessus des autorités ecclésiastiques et se subordonner les choses sacrées. L’Etat souverain est doté d’une suprématie métaphysiquement absolue, à l’échelle de la sphère humaine, en commandant aux ministres du divin. Il place la politique en dehors de toute morale et en dehors de toute logique. La position de Machiavel ne se suffit pas à elle-même. Il sait que le politique existe. Sa conception est la suivante : vous voulez le pouvoir, prenez-le par tous les moyens. Cela ne signifie pas pour autant que la prise du pouvoir ne respecte pas l’ordre politique. La dimension pragmatique de la prise du pouvoir selon Machiavel peut être comprise de deux façons différentes. Premièrement, il y a l’ensemble de techniques et de manœuvres pour la prise et la conservation du pouvoir. Deuxièmement, Machiavel enseigne sur le fait qu’il ne convient pas d’examiner la politique sous les rapports de la justice et de la morale. En fait, l’art de gouverner la cité répond à une mise en pratique de quelques principes qui ne relèvent ni de la morale, ni de la justice.

b).-justification de la politique : T. Hobbes (Le Léviathan)[6]

Hobbes introduit un nouveau principe de composition, en droit, de toute communauté politique concevable, qui se résume en une très simple proposition : il n’y a que des individus. L’enjeu philosophique du droit naturel moderne, de Grotius et Hobbes à Rousseau, va être de la redéfinition du politique selon le sujet, doublement, du côté de l’élément politique, le citoyen, sous l’aspect du sujet du droit individuel. Mais aussi du côté de l’ensemble politique, de la communauté politique, sous l’aspect du sujet politique collectif.

c).-milieu dans lequel la politique se réalise : Hegel[7]

Hegel parle de la secondarisation du politique. Le point de vue du politique est le point de vue de l’organisation d’ensemble et de la communauté humaine. Hegel maintient l’idée ancienne du primat organisateur du politique. Le politique continue d’appartenir à l’univers intellectuel du droit naturel moderne et il amène au jour les instruments intellectuels qui vont permettre de le renverser. Chez les libéraux, le pouvoir politique est déchu de son statut de cause pour être assigné au rang d’effet, ensuite le politique cesse d’être conçu comme organisateur pour n’être plus considéré que comme un produit second de la société. Avec Hegel, le détrônement du politique atteint son point extrême avec sa relégation au rang de superstructure essentiellement répressive par rapport à l’infrastructure constituante représentée par le mode de production.

Après avoir considéré ces trois théoriciens de la philosophie politique, Marcel Gauchet tente de répondre à cette question : quelle est la nature de la démocratie ?

Il pense que la démocratie suppose pour apparaitre et se développer une forme extrêmement particulière de communauté politique rendant concevables ces deux choses hautement improbable à l’aune de ce dont les millénaires de l’histoire humaine nous offrent le spectacle à savoir : un pouvoir collectivement appropriable et un lien collectif individualisable. Les hommes existent d’abord et se lient ensuite. De ce pas, l’état-nation est la mise en forme du politique qui correspond à la sortie de la religion. Elle consiste fondamentalement dans la construction d’une forme d’unité alternative par rapport à l’unité religieuse, alternative faisant passer par le politique, justement, ce qui passait par la religion. En fait, l’état-nation est la forme politique qui rend concevable et praticable la révolution de l’histoire, c’est-à-dire l’assomption d’un passé commun en vue d’un futur voulu ensemble. Ainsi la démocratie poursuit son œuvre patiente d’accommodement entre le droit et le politique à la fois relativement complices

Différence entre le politique et la politique

Il importe de faire la différence entre le politique et la politique, cette différence s’avère importante dans un contexte où beaucoup de beaux-parleurs dans les médias haïtiens s’octroient le titre l’expertise « analyse politique » ou « leader d’opinion ». Le problème ne se trouve pas tant dans le titre qu’ils s’octroient mais dans une maîtrise imparfaite des notions élémentaires de politique en tant que « science ». Le politique est la désignation de l’essence politique de l’ensemble des sociétés humaines. Le politique nait et trouve sa nécessité dans la crise d’un nouveau genre vers laquelle se dirigent nos démocraties triomphantes. Le politique impose à la politique des limites pour lui donner les moyens de poursuivre sa tâche spécifique de réalisation du droit. Le politique fait le travail d’institution entre nature et artifice, qui fait la spécificité des communautés humaines. Il est ce nœud qui donne aux hommes une certaine puissance sur le monde qui les transcende. Le politique institue. Le politique est l’organisation de la discontinuité des unités humaines. L’enjeu du politique est transcendantal. (On ne peut l’expérimenter qu’à l’intérieur des concepts transcendantaux d’espace et de temps)[8]. Le politique vise ce qui permet à l’homme de sortir de l’état de nature.

La politique désigne la spécificité de la politique démocratique. La politique est le visage que prend le politique dans notre société. Les manifestations des opinions, le débat public, la désignation des gouvernants par le suffrage, le domaine d’application et de la réalisation du droit appartiennent à la politique. La politique délibère.

D’une façon plus simple, on pourrait dire que le politique est l’ensemble du domaine des institutions, distingué d’autres aspects de la réalité sociale, en particulier de la sphère économique. Et la politique est l’art de gouverner la cité, de diriger l’Etat. Le mot politique employé dans le contexte marxiste doit être compris dans le sens du politique. Marcel Gauchet, à qui on avait demandé pourquoi une telle insistance sur la différence entre le politique et la politique a répondu à la revue Philosophie Mag : « La politique est une chose récente. Elle désigne les activités qui tournent autour du pouvoir par représentation qui est le pouvoir légitime dans nos sociétés : le pouvoir vient de l’élection par les citoyens. Cela suppose toute une série de conditions (de la liberté de la presse à l’existence de partis et à la discussion publique). Les sociétés libérales voudraient tout ramener à la politique. Dans ce schéma, les libertés individuelles produisent un pouvoir qui les représente tout en étant lui-même limité par ces libertés premières. Ce sont les libertés individuelles qui font l’essentiel. Le rôle du pouvoir se réduit à maintenir les conditions de possibilité d’une société de marché, d’une société qui naît de la composition des libertés des acteurs. Le politique, c’est tout autre chose. C’est ce qui permet à la société de tenir ensemble. Il existe depuis toujours. La fonction du politique est de produire l’existence des sociétés humaines, car, à la différence des sociétés animales, elles n’ont pas d’existence naturelle. Les termites ou les castors ne délibèrent pas, que je sache, de leur organisation collective. Le propre des sociétés humaines est de s’autoproduire au travers du politique. Le politique assure aux sociétés une prise sur elles-mêmes. La question est de savoir ce que devient le politique dans nos sociétés où la politique a pris toute la place visible. L’illusion libérale est de croire que le politique est intégralement soluble dans la politique. En réalité, il est toujours là de manière invisible. Il a basculé dans l’infrastructure symbolique des sociétés. Pendant longtemps, il s’est présenté comme ce qui ordonnait les sociétés d’en haut. Maintenant, il produit leur cohérence par en bas. Il est le contenant invisible qui permet aux libertés individuelles de jouer sans plus avoir à se soucier de ce qui les lie. On a le signe de cette fonction cachée avec le poids que conserve l’État. Alors qu’il est censé ne plus servir à grand chose, personne n’arrive à s’en débarrasser ! Même aux États-Unis, où son rôle est plus limité qu’en Europe, il coûte 36 % de la richesse nationale. En fait, le politique est ce qui permet à la politique de fonctionner. »

Les tâches de la philosophie politique

  • Faire sa propre histoire[9] (L’histoire de la philosophie politique a tendance à oublier sa raison d’être. La politique doit comprendre les raisons auxquelles elle obéit). L’histoire doit faire sa propre histoire parce que, contre l’enfermement dans le présent, la dimension généalogique y est plus tangible qu’ailleurs : ce qui nous tourne vers la pensée du passé, c’est l’indispensable recherche de nos commencements, p. 511
  • Expliquer le parcours à l’envers et en accéléré que l’humanité refait[10] (l’histoire nous ramène au droit et le droit nous ramène au politique), tout se passe comme si nous refaisions le parcours à l’envers et en accéléré : l’histoire nous ramène au droit et le droit nous ramène au politique. C’est cet étonnant parcours qui détermine l’actualité de la philosophie politique.
  • Etudier la résurgence[11] et l’évanescence[12] du politique. Le politique connait un dévoilement par évanescence. Il resurgit dans le moment et dans le prolongement du triomphe des principes démocratiques, en fonction même de cette victoire par une suite imprévue du retour du droit. Ensuite l’on comprend que quand il y a résurgence du droit, il y a résurgence du politique.
  • Trouver la face visible et la face cachée de la démocratie[13]
  • Trouver de quel droit la démocratie se réclame
  • Etudier quelle politique sous-tend la démocratie
  • Interroger le vertige intérieur qui retourne les démocraties contre leur support historico-politique et les ferme à l’intelligence à la fois de leurs bases et de leurs limites. Aussi seules l’histoire et la société sont capables d’expliquer la politique et le droit, en aucun cas on ne peut admettre le contraire.

Le politique est une vision philosophique. Toute philosophie a toujours des rapports à la philosophie politique puisque l’anthropocentrisme ne peut pas être mis à l’écart. En effet, l’homme a toujours été au cœur de toutes les innovations à tous les niveaux. Le politique permet d’expliquer les choses. Il est force de conclure que la philosophie a pour tâches principales l’identification du politique et la place qu’il occupe dans nos sociétés. De plus, à l’instar de Gauchet, il n’est pas impertinent d’affirmer que l’humanité est politique en ceci qu’elle se présente toujours et partout sous l’aspect d’une pluralité de communautés processuellement autonomes. Elle ne serait pas politique s’il existait ce que les auteurs classiques appelaient une société générale du genre humain.[14] p. 555

Bibliographie

E. Kant, Critique de la raison pure, trad. d’A. Renaut, Flammarion, Paris, 2001.

G. W. F. Hegel, la phénoménologie de l’esprit, trad. par Jean Hyppolite, Paris, Aubier, 1941.

Jean-Jacques Rousseau, le contrat social, Flammarion, Paris, 1762.

Marcel Gauchet, la condition politique, tel Gallimard, Paris, 2005.

Nicolas Machiavel, Le prince, (réédition Coll. idées, Paris, édition de 1997)

Thomas Hobbes, Le Léviathan, Gallimard, folio essais, trad. De G. Mairet, Paris, (réédition version 2000, 1027p.)

Dictionnaire de philosophie, Larousse, Paris, 1996.


[1]Dictionnaire de philosophie, Larousse, Paris, édition de 1996, 521p.

[2] Martin Legros et Nicolas Truong In Philosophie Mag, No 7, mars 2007: « Marcel Gauchet écrit la généalogie de notre condition moderne, de l’histoire politique des religions à la naissance de la psychiatrie, en passant par les nouveaux visages de l’enfance et de l’éducation. À l’écart des circuits balisés, il s’est imposé comme un témoin et un analyste privilégié de la vie politique »

[3] Jean-Jacques Rousseau, le contrat social, G. Flammarion, Paris, édition de 1984 (il sort du théologique pour essayer de faire comprendre que c’est l’homme qui doit changer les choses, c’est ainsi qu’il est aussi à l’origine de la Révolution Française). A voir notamment Jean Bodin, John Locke, et Thomas Hobbes dans Le Léviathan.

[4] Nicolas Machiavel (dit Machiavel), Le prince, idées, Paris, édition de 1997

[5] M. Gauchet pense que l’histoire du monde occidental est donnée par le christianisme qui est une religion à la sortie de la religion. Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Gallimard, Bibliothèque des Sciences Humaines, Paris, 1985

[6] Thomas Hobbes, Le Léviathan, Gallimard, folio essais, trad. De G. Mairet, Paris, édition de 2000, 1027p.

[7] G. W. F. Hegel, la phénoménologie de l’esprit (chapitre relatif à la dialectique du maitre et de l’esclave)

[8] E. Kant, Critique de la raison pure, trad. d’A. Renaut, Flammarion, Paris, édition de 2001, 749p.

[9] Marcel Gauchet, la condition politique, tel Gallimard, Paris, édition de 2005, p.509 « Nous ne sommes plus capables d’accéder à nous-mêmes, à notre identité, à la vérité de notre condition que par  le détour du passé dont nous sortons et dont nous nous éloignons »

[10] Idem, p. 521

[11] Idem, p. 531

[12] Idem, p. 536 « Il nait et trouve sa nécessité dans la crise d’un genre nouveau vers laquelle se dirigent nos démocraties triomphantes »

[13] Le siècle des Lumières marque un approfondissement considérable de la réflexion sur la démocratie. Mettant l’accent sur la valeur absolue de la liberté individuelle, le philosophe anglais John Locke, auteur du Traité sur le gouvernement civil (1690), se prononce en faveur d’une monarchie constitutionnelle, où le souverain, tenant son pouvoir du pacte social et non plus du droit divin, peut être renversé par l’insurrection s’il outrepasse ses prérogatives. Poursuivant cette réflexion qui, sans remettre en cause le principe monarchique, s’interroge sur la forme que doit revêtir le pouvoir pour qu’il soit considéré comme légitime, Montesquieu fait franchir un pas décisif à la pensée politique en formulant la théorie de la séparation des pouvoirs, en vertu de laquelle une limitation réciproque des prérogatives de l’exécutif, du législatif et du judiciaire évite toute dérive vers l’absolutisme. Rompant avec cette optique qui, si elle définit un nouveau mode d’exercice du pouvoir, mettant l’accent sur la protection de l’individu dans la perspective du libéralisme, refuse de s’interroger sur l’origine du pouvoir, et refuse par exemple toute perspective de démocratie directe, Jean-Jacques Rousseau fait de toute forme de collectivité politique la résultante d’un contrat social, par lequel chaque citoyen, se soumettant à la volonté générale incarnée par le corps social dans son ensemble, est plus libre que s’il était isolé face au pouvoir d’un seul, et plus heureux puisque la collectivité favorise nécessairement le bonheur du plus grand nombre. Cette conception, qui fait primer le collectif sur l’individuel, est l’une des sources de la conception moderne de la démocratie, mais elle est entrée fréquemment en conflit avec le modèle de la démocratie représentative et libérale tel qu’il a été défini par les révolutions américaine et française.

Ces quatre dernières tâches concernant directement la démocratie permettent à l’auteur d’étudier la société au regard d’un régime qui admet « un pouvoir collectivement appropriable et un lien collectif individualisable »p.542

[14] Idem

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