La valorisation des métiers manuels

LA VALORISATION DES MÉTIERS MANUELS, UNE SOLUTION À EFFET « PLON GAYE »[1] »

Nous vivons à une époque où les problèmes de société semblent obliger l’individu à un repli sur lui-même. La montée des nouvelles technologies se détournent d’une manière paradoxale de leur objectif de rapprochement et d’ouverture, elles appauvrissent également les contacts humains qu’elles devraient renforcer. Au niveau socioprofessionnel, les inquiétudes des salariés qualifiés ou sans qualification ne cessent de se multiplier. Elles sont alimentées par les réflexions sur la place réservée à l’homme pour de nombreuses tâches professionnelles avec la substitution par la machine encouragée. Cette substitution de l’homme par la machine est encouragée d’une certaine manière par la montée des technologies de pointe. Le cas haïtien ne fait pas exception à cette règle même si l’apparition des technologies dans les milieux professionnels ne remonte pas à très longtemps.  Le débat sur les profils moraux des concepteurs des machines pour éviter la montée d’une « science sans conscience » appartient à des mouvements passéistes. Ce qualificatif « passéiste » trouve sa justification dans la configuration des blocs géopolitiques actuels. Il en découle une perte de tout espoir des acteurs institutionnels et individuels de s’adresser au bon interlocuteur avec l’émergence de ces nouveaux blocs géopolitiques. En effet, les citoyens de certains pays comme ceux de l’Union Européenne par exemple ne savent presque plus si leurs vrais dirigeants sont ceux pour lesquels ils ont voté ou ceux qui sont à la tête de la superstructure qui s’appelle l’Europe. Les stratégies individuelles sont contenues par la force agissante de la superstructure commune. La protection de l’homme  et de son espace vital, en l’occurrence l’environnement, devient une plus-value commerciale exploitée par des opportunistes de toutes branches voulant réussir de nombreuses initiatives à buts lucratifs.  Tout cela permet de comprendre autrement la  fin de l’histoire humaine telle que décrite par Fukuyama comme n’ayant aucun rapport avec la cessation des activités humaines. Cette fin se manifesterait aussi bien par le recul constaté des acteurs de la gouvernance locale  comme dans le modèle de l’unification européenne.

Quant aux institutions économiques, les innovations des stratégies managériales exigent de plus en plus de savoir-faire aux demandeurs d’emploi. Les pratiques institutionnelles sociales de qualification ne répondent plus aux modèles classiques comme la concurrence pour l’emploi (Thurow, 1975), le signal (Spence,1974) ou celui du capital humain (Becker, 1975). Un mélange des modèles s’opérationnalise dans les pratiques de qualification pour répondre à l’objectif des acteurs économiques. Réfléchir sur la conception du modèle-type de l’homme du siècle ne serait pas une vaine tâche. Dans cette élaboration, un indicateur important vient élargir le fossé de l’exclusion socioprofessionnelle forçant les gouvernements quelle que soit leur idéologie politique à déployer des stratégies en vue d’améliorer les conditions socio-économiques des individus. C’est du moins dans une pareille alternative que la Loi de la Modernisation Sociale du 17 janvier 2002 a vu le jour en France. Peut être citée également l’expérimentation de la validation des acquis de l’expérience professionnelle en Haïti depuis l’avènement de Martelly au pouvoir. Nul ne peut ignorer la place du diplôme dans les modalités actuelles de qualification. Le diplôme devient un fait social à part. En effet, il concerne non seulement les représentations des individus cherchant une certaine amélioration des conditions de vie, une amélioration certaine, mais encore les acteurs institutionnels économiques à travers les stratégies de recrutement qu’ils développent. Tout cela pour expliquer que pour une bonne partie de la population des jeunes professionnels haïtiens le diplôme reste et demeure la clé de la réussite personnelle, faudrait-il que tous puissent en avoir un pour réussir. Faut-il ignorer une forme de réussite qui ne s’appuie pas sur la possession ou sur l’obtention d’un diplôme? Le diplôme représente l’atout permettant de réaliser mieux son idéal professionnel. D’aucuns n’y croient pas et préfèrent mobiliser d’autres stratégies comme le militantisme, la politique partisane. Un peu partout dans le monde où le diplôme représente un atout pour une insertion professionnelle rapide, les professionnels se lancent dans la course au diplôme. Ils seraient motivés par l’envie de posséder ce qu’autrui présente comme l’un des points de départ de sa réussite professionnelle et personnelle : le diplôme. C’est sans doute pourquoi le système éducatif des pays développés permet aux individus de se projeter professionnellement à travers un répertoire de certifications que les institutions publiques et privées d’enseignement supérieur et de formation technique mettent à leur disposition. Cette situation n’est sans doute pas le cas des pays dits en développement ou ceux du bloc [tiermondiste].

Le système éducatif haïtien n’est pas un exemple bien choisi de cette course au diplôme car ce dernier, au regard de la considération de plus d’un, reste une chasse gardée d’un petit groupe de pseudo-technocrates. En revanche, l’observateur du système éducatif haïtien hésite entre médiocrité et faiblesse quant à porter un jugement sur la qualité de la formation offerte et sur les types de diplômes qu’il est possibe d’obtenir en Haïti. De plus, ceux-là qui sont considérés comm des pseudo-technocrates possèdent-ils un diplôme en lien avec leurs activités professionnelles quotidiennes? Cependant, à y voir de plus près, devraient-ils? Faudrait-il que la hiérarchisation des diplômes et certifications réponde aux idéaux professionnels de la majorité pour espérer constater une course proprement dite. L’avenir du professionnel haïtien est incertain. Légalement, aucune instance ne se donne pour tâche de travailler à son développement professionnel. Cela se fait dans les pays occidentaux comme la France en Europe, les Etats-Unis ou le Canada en Amérique du Nord. Somme toute, ne sommes-nous pas en train de comparer deux espaces n’ayant pas les mêmes capacités légales, financières, politiques et technologiques, et éducatives pour agir ? Haïti est-il prêt à se donner les moyens pour au moins singer ce qui se passe dans les pays outre-atlantique? En revanche, la notion de reconstruction donne une certaine légitimité pour mettre en place ce qui est absent pour éviter que cette reconstruction soit synonyme d’objectifs manqués ou de promesses non tenues. Du coup elle doit permettre à l’individu de réaliser son humanité par le travail dans les meilleures conditions.

A la suite du séisme du 12 janvier 2010 qui a fait plus de 300 000 morts, il était compréhensible que les premières semaines fussent nourries par la tristesse unie à une grande douleur. Cette dernière est celle de l’enfant qui a perdu toute sa famille et qui ne sait à quel saint se vouer. Celle d’un homme d’affaires qui a vu partir en une poignée de secondes ce qu’il a mis plus de trente ans à construire dans un pays où personne ne pense à assurer ses biens à cause de la faiblesse du pouvoir d’achat et une mauvaise pratique des compagnies d’assurances tant au niveau du secteur public que celui du privé. C’est également la douleur du salarié qui avait bénéficié du favoritisme de son patron lui ayant donné un poste malgré sa faible qualification voire aucune et qui se retrouve au chômage cherchant vainement la voie de la réinsertion professionnelle, le retour à la vie normale.

Fini le temps des pleurs, l’heure est à la planification pour des lendemains qui chantent ! Certains politiques de l’opposition au gouvernement d’alors, intellectuels ou homme d’affaires déclarent à haute voix que le séisme représente une chance pour Haïti. Ils ont tous été plutôt imprudents de parler ainsi face à une population très religieuse avec un taux d’analphabétisme non négligeable[3], c’est sans doute cet analphabétisme qui fait que le savoir n’est pas un indicateur de respect dans ce pays. Les tentatives de mettre au clair leurs propos à la suite ont été qualifiées de démagogies et de ruse intellectuelle sous un prétexte d’argumentation. Le mot « chance » ne voulait-il pas tout simplement dire « occasion à saisir » pour mettre en place les balises de développement pour reconstruire Haïti ? Les opposants politiques ne manquent pas d’affirmer que le terme « reconstruction » s’apparente mieux dans le discours de leurs adversaires comme une plus-value politique décorée d’un élan patriotique pour attirer un électorat en poigne à  tous les problèmes socio-financiers qu’une réelle volonté de « mettre la main à la pâte » pour sortir le pays des décombres, on aurait pu dire pour recoudre le tissu haïtien à tous les plans. Veulent-ils dire que la re-construction telle quelle est envisagée risquerait de porter à refaire surface la plupart des organismes de l’État qui, par le passé, ne rimaient pas avec l’amélioration des conditions de vie des individus dont  une réduction du chômage et  l’augmentation du pouvoir d’achat représentent quelques indicateurs ? Quant à l’orientation, quelle nouvelle stratégie adoptée pour éviter un mépris des activités professionnelles participant de manière forte et active au développement économique national ?

Le système éducatif haïtien permet à la sortie du secondaire un investissement dans des formations universitaires avec une marginalisation des métiers manuels et de presque tous les métiers n’exigeant pas le passage par une formation supérieure. L’absence de filière professionnelle dans le baccalauréat encourage cette poussée vers des formations supérieures universitaires ou non-universitaires. La thèse de la valorisation des métiers semble pertinente au plan social puisqu’elle permettrait un climat social cohérent faisant émerger une société égalitaire sur la place et les chances. N’est-elle pas également pertinente aux plans éducatif et économique ? En quoi la valorisation des métiers représente-t-elle une action sociopolitique « plon gaye » (effet d’explosion) dans les stratégies de résolution de ces problèmes entravant la re-construction d’Haïti à la suite du séisme de 2010 ? L’objectif de ce papier consiste à présenter et expliquer quelques-uns des faits manifestes du changement social auquel peut contribuer la valorisation des métiers manuels. Ces faits manifestes sont, entre autres, la sécurité des vies et des biens du citoyen, le renforcement du rôle des parents dans l’institution familiale et la professionnalisation des contenus de la formation secondaire.

La situation

Les métiers manuels en Haïti ne sont  pas positivement représentés, très souvent on y accorde une valeur sociale péjorative par simple comparaison du professionnel à d’autres personnes partageant la même identité professionnelle mais qui ne « réussissent » pas. Cette sous-valorisation développe également un manque d’intérêt pour suivre des formations pour exercer ces métiers. Dans le Rapport national de la République d’Haïti sous la coordination de Jean Luc TONDREAU[4] (2008), nous avons analysé quelques données nous permettant de comprendre et d’évaluer la fréquence des centres de formation professionnelle mis en place par le Ministère des Affaires Sociales et du Travail (MAST).

Année Nbre de centres Nbre d’inscrits Nbre de certifiés
2000-2001 199 5263 4070
2001-2002 208 5937 4729
2002-2003 196 6835 4728
2003-2004 181 5070 4018
2004-2005 225 5434 2888
2005-2006 145 3602 2457
2006-2007 161 3994 2499

À la lecture du tableau, on peut observer une baisse d’environ 19% des centres de formation professionnelle sous contrôle du MAST. Le document ne précise pas que la régression implique que les centres ouverts sont fermés par la suite à cause d’une rareté d’apprenants. Le doute plane également sur une perte de contrôle par le MAST de quelques centres. Par ailleurs, le nombre d’inscrits connaît également une baisse de 24,12 %. Cette baisse du nombre des inscrits aurait une influence sur la baisse de 38,6% des certifiés. Est-ce que les apprenants ont trouvé un emploi provoquant un abandon de la formation sans aller au bout ? Abandonnent-ils délibérément le diplôme parce qu’aucun lien n’existe entre sa détention et l’insertion professionnelle ? Ou bien, se seraient-ils aperçus d’une sous-valorisation sociale croissante de ces métiers ? Les données manquantes pour les années d’après n’appuient pas les informations concernant une baisse ou une augmentation jusqu’en 2012 mais l’effet destructeur du séisme sur la formation dans le pays en général ne laisse pas comprendre qu’une hausse doit être attendue.

Faut-il ajouter que la réussite professionnelle dans la culture haïtienne se fait en comparaison de ceux qui ont une entreprise, des employés, une grande maison et une berline japonaise ou américaine. Le nombre de professionnels qui ne se présentent pas en tant que tels parce qu’exerçant des métiers manuels non valorisés socialement représente un autre argument appuyant l’inexactitude des rapports sur la population active et le taux de chômage[5] en Haïti. Le cas le plus inquiétant est le fait que certains individus se réfèrent à un milieu professionnel qui n’est pas leur milieu d’appartenance. Cette attitude souvent comprise comme étant une sous-estimation de soi rend compte de l’effet de sous-valorisation des individus sans qualification obligés de procéder par une « socialisation anticipée » (Dubar, 1991), conséquence d’une « frustration relative » (Merton, 1950)[6]. Aussi, certaines personnes taisent-elles dans leur identification leur champ professionnel pour faire, peut-être, bonne impression. Il est un fait que les métiers manuels ne sont pas considérés comme des métiers de valeur. Les conséquences de cette non-valorisation de ces champs professionnels développent l’oisiveté chez certains qui préfèrent prendre un poste d’agent de sécurité rapprochée ou de « bonhomme à tout faire » (dit aussi ironiquement « employé polyvalent ») dans les entreprises au lieu de s’occuper de leur métier qui pourrait sans doute leur rapporter plus d’argent. La production nationale haïtienne subit les conséquences de cet aspect culturel où la représentation des enfants est formatée pour tous les métiers avec costume tous les matins, les métiers statutaires. Ce formatage se réalise et se renforce par de simples injures des parents du genre : « se mekanisyen ou bezwen al fè  oubyen ebenis ? » si tu ne veux pas aller à l’école tu ne seras que mécanicien ou ébéniste. En grandissant avec cette vision de la mécanique ou de l’ébénisterie, l’adolescent lutte pour avoir son baccalauréat, décrochant ainsi le titre de « philosophe » qui est communément admis pour ceux ayant officiellement réussi la classe de philosophie jusqu’à ne rien faire même à 30 ans parce que le titre n’a pas encore été obtenu. L’enseignement secondaire n’a aucune dimension professionnelle. On se demande si la professionnalisation des contenus de l’enseignement secondaire ne devrait pas avoir pour base la valorisation de certains champs professionnels. Cette valorisation doit émerger d’abord comme une pensée dominante où la valeur d’un homme ne dépend plus du poste qu’il occupe professionnellement mais de son implication dans son objectif de rendre son existence nécessaire dans un domaine bien déterminé. Aussi, faudra-t-il rééduquer le citoyen haïtien afin de se rassurer que les enfants choisiront leur champ professionnel en fonction de leurs objectifs professionnels mais pas pour accomplir les directives d’une éducation familiale se faisant à l’encontre de leurs aptitudes. La valorisation des métiers en Haïti peut contribuer à un changement social pouvant se décliner sur  la sécurité des vies et des biens, le renforcement du rôle des parents dans l’institution familiale, la professionnalisation des contenus de la formation secondaire.

1. La sécurité des vies et des biens

Le problème de l’insécurité en Haïti représente un mal à endiguer vu l’ampleur particulière que prend ce phénomène depuis les années 80, ou plus précisément après 1986 marquant le départ de Jean-Claude Duvalier. Cela ne signifie pas pour autant que les années du règne de Duvalier n’avaient pas connu ce phénomène, l’histoire retient bien le fait que de nombreux individus prenaient des airs de macoutes pour se livrer à des actions de vol et de pillage. Il ne s’agit pas de défendre les tontons-macoutes en faisant croire que les jugements qu’on porte sur eux ne tiennent pas compte d’une quelconque infiltration de « mauvais esprits » mais la dialectique de notre approche nous impose un tel discours. Hélas, un temps qui n’est pas révolu ! La difficulté de recueillir les données sur les arrestations effectuées par la PNH pour créer le profil des personnes arrêtées pour vols ou braquage à mains armées fait défaut à notre réflexion. Mais, ce n’est pas faux de comprendre que la faiblesse du pouvoir d’achat possède des liens étroits avec l’insécurité. Les « bandits », ou « contrevenants à la loi » appartiennent à cette catégorie de personnes se sentant exclues socialement et qui cherchent de quoi vivre. Ils n’appartiennent pas forcément à la grande délinquance. Ils sont sans doute poussés par l’instinct de survie, la fierté de faire face aux obligations familiales et de ne pas se livrer à la mendicité. Cette dernière tend à devenir une profession en Haïti, un talent voire un art pas facile. La plupart des personnes arrêtées dans les délits tels vols à main armée ou escroquerie interrogées par les journalistes prétendent que c’est parce qu’ils n’ont pas d’emplois ou d’autres activités rentables qu’elles se livrent à de telles exactions. La baisse de l’insécurité ne sera pas automatique dès les premières actions de la valorisation des métiers mais l’hypothèse que cela se fera graduellement peut se faire. La valorisation des métiers pourra infirmer ce prétexte pour distinguer les personnes en situation de vulnérabilité des vrais bandits. Il ne s’agit nullement de légitimer le vol ou le braquage mais d’essayer d’expliquer les causes principales de ces actes pour passer du renforcement de la répression à des stratégies de diminution des risques. L’insécurité prend cette couleur aujourd’hui parce que les actions visant à la diminuer ne cherchaient pas à identifier les causes profondes, les décrire et proposer des solutions. La période phare de la rentrée des classes fait monter l’insécurité, il faudrait chercher à comprendre pourquoi ce phénomène est manifeste à cette date précise. La bonne attitude de réponse à l’insécurité ne consiste pas seulement à renforcer les capacités d’intervention de la Police et la Justice. L’implication des chercheurs à la réflexion sur les axes à prioriser pour le développement humain semble pertinente. Il est temps que les politiques comprennent que seuls les policiers ne peuvent pas participer à la protection de la vie et des biens. L’évolution de la violence dans la société haïtienne a également des liens avec la violence exercée sur les enfants par les parents qui « transfèrent dans l’univers familial les modes d’organisation et de structuration des tâches qui régissent leur travail professionnel » (Dubar, 1991)[7]. Le contrôle hiérarchique du père a des influences non négligeables sur celui de l’enfant qui commence à développer la violence avec ses camarades dans le milieu scolaire jusqu’à finir entre les mains de policiers pour violence gratuite ou pour satisfaction des besoins vitaux les plus nécessaires quand il atteint un certain âge. Les liens entre la sécurité et la socialisation en Haïti demandent une recherche pouvant être faite non seulement par des spécialistes de la biocriminologie mais encore des spécialistes en sociologie et en sciences de l’éducation. Somme toute, la valorisation des métiers signifie nouvelles stratégies managériales des ressources humaines. Les conséquences se manifesteront par un renforcement du rôle des acteurs des institutions scolaire et familiale car « la socialisation de l’enfant dépend fortement des conditions sociales, familiales mais aussi scolaires, de sa construction ». (Dubar, 1991)

2. Le renforcement du rôle des acteurs des institutions scolaire et familiale dans la socialisation des générations futures.

Malgré son caractère subjectif, le comportement des jeunes d’aujourd’hui qui frôle la dépravation représente l’un des indicateurs de l’effritement des valeurs de certaines institutions comme la famille ou l’école. Il existe des parents démissionnaires dans tous les coins du monde mais les parents haïtiens, dépassés par une évolution brutale de la société, portent le lourd fardeau de tous les mauvais comportements et actions des jeunes adolescents. Loin d’innocenter tous les parents, la pertinence de toute analyse devrait chercher à comprendre pourquoi les institutions scolaire et familiale portent le pesant fardeau d’une socialisation ratée pour une bonne partie de la population des jeunes de 12 à 25 ans en Haïti. Les liens entre la non-valorisation des métiers et cette implication passive de la famille dans sa première fonction de préparation à l’éducation, formation des habitudes, des émotions, des sentiments de l’enfant en amont de son intégration dans le cercle de l’enseignement intellectuel et raisonné (Reboul, 1989)[8] ne sont pas évidents à percevoir. Hormis les effets d’influence qui développent une déviance de certains jeunes adolescents, les parents n’ont pas le temps de prendre en main leur rôle puisqu’ils font eux-mêmes face à des difficultés sociales et financières qui sont, pour la plupart du temps, chronophages. Ils ont tendance à penser que les métiers qu’ils exercent sont à la base de leurs difficultés et délèguent leur mission de socialisation à l’institution scolaire. Quand l’État n’assure plus sa fonction de protection des individus à tous les niveaux y compris le niveau professionnel, certaines initiatives suppléent aux côtés des acteurs en fragilisant l’identité institutionnelle jusqu’à élargir le fossé de l’exclusion sociale sous un certain angle.

Comment la valorisation des métiers peut-elle avoir des conséquences sur le renforcement des parents dans l’institution familiale ? En 1984, le chercheur-psychologue Jacques Lautrey[9] pose l’hypothèse selon laquelle les conditions de vie et de travail, liées au statut économique des parents, déterminent leurs pratiques éducatives, qui à leur tour, influent sur le développement intellectuel de l’enfant. Il semblerait que son constat trouve confirmation au regard de ce qui se passe en Haïti. Peut-être que cela se complique encore plus. L’école représente l’autre institution qui remplace la famille mais l’enseignant est dans une autre difficulté car on le valorise soit en fonction des moyens financiers de la clientèle de l’établissement où il exerce sa profession soit en fonction de la renommée de l’établissement. Le statut d’enseignant pose problème et les enseignants se font toujours traiter de « ti pwofesè a (le petit prof)». Le développement intellectuel de l’enfant haïtien se fait dans des conditions compliquées car l’enseignant supposé remplacer les parents se trouve dans le même état psychologique de « sauver une situation », pour expliquer la valeur utilitaire attachée aux activités professionnelles d’enseignement. Ils (les parents) veulent tous arriver à un mieux être qui doit passer par le changement de métier même si les moyens pour y arriver ne sont pas évidents. N’est-il pas fréquent de les entendre s’exprimer ainsi : « m’ap peye lekòl la pou li, petèt yon jou l’ap retire m nan vye djòb sal sa a (je lui paie sa scolarité en espérant qu’il me fera laisser un jour cette profession nulle que j’exerce». Le métier s’exerce sans amour, aucun désir et aucune aspiration. L’exercice de la profession n’a rien à voir avec le développement professionnel de l’individu et une acquisition de nouvelles compétences. Dans la famille, le père et/ou la mère se retrouvant dans des situations plutôt conflictuelles face aux vicissitudes de la vie développent une atmosphère à même d’influencer le développement de leurs enfants. Lautrey précise : « un environnement familial présentant à la fois des perturbations capables de susciter des déséquilibres et des rééquilibrations (souples) semble plus favorable au processus de reconstruction de nouvelles structures mentales que les autres riches en régularités mais pauvres en perturbations ». Mais, dans ce cas précis du contexte haïtien, les déséquilibres s’accompagnent rarement de rééquilibration, le processus de reconstruction de nouvelles structures mentales se trouve entravée. L’enseignant qui raconte sa misère aux élèves n’arrange pas l’affaire car malgré les études faites, il se présente dans cette situation de mal-être existentiel, il cautionne l’abandon par les élèves de la seconde institution de socialisation. Très souvent, cet abandon laisse sa place à une implication passive donnant lieu à des échecs scolaires accueillis par les jurons des parents : « se sa m’ap fè a ou bezwen al fè ? (tu aimerais te retrouver avec le même métier que moi plus tard ?)». La valorisation des métiers de ces deux acteurs finirait, peut-être, par les replacer dans le scénario de la socialisation représentant la fonction de l’institution à laquelle ils appartiennent. L’objectif secondaire de cette valorisation consisterait à faire en sorte que ces métiers attirent des individus pas comme un pied-à-terre mais comme un choix délibéré de vie. Sera renforcée par là leur implication professionnelle qui deviendra active. Si on n’en parle pas à l’école et aucun module ne les prenne en compte, de nombreux métiers surtout les métiers manuels seront toujours un choix secondaire et la valorisation des métiers gardera sa situation de projet. La mission de l’école consiste, pour réaliser cet objectif, à professionnaliser les contenus de formation et de permettre à ceux qui le désirent de passer par un baccalauréat professionnel. Mais, devrait-on atteindre le baccalauréat pour intégrer un centre de formation professionnelle et technique ? La priorité d’avoir des certifications en dessous du baccalauréat représente une autre priorité, sans doute plus importante, une priorité dans les priorités, pour travailler à l’insertion professionnelle dès le plus jeune âge, à la valorisation des métiers et à l’égalité des chances. Comment professionnaliser les contenus de formation ? Quelles en sont les conséquences ?

3. La professionnalisation des contenus de la formation secondaire

La plupart des métiers en Haïti sont choisis par défaut, le choix est porté là-dessus après plusieurs échecs au baccalauréat qui, en dépit de sa mauvaise réputation de « tricherie organisée », attire encore des personnes bien au-delà de 24 ans. La volonté délibérée de devenir par exemple plombier ou mécanicien ne se constate pas. La culture haïtienne ne conçoit pas ces métiers en partant du fait que ce sont des formations sanctionnés par un diplôme. L’une des conditions préalables à la valorisation des métiers en Haïti est la professionnalisation des contenus de formation dès la formation secondaire. En effet, le système éducatif haïtien accuse une hiérarchisation des diplômes qui ne répond pas à la valorisation des métiers en instituant le baccalauréat général comme seule certification à la sortie du secondaire. Certains centres de formation technique exigent ce baccalauréat général comme critère d’accès alors que la détention d’un baccalauréat technique dans le domaine permettrait une meilleure optimisation du rapport enseignement-apprentissage. Accorder une place aux professionnels pour assurer des modules techniques de formation dans le secondaire est un élément à prioriser. C’est dommage que les écoles secondaires haïtiennes ne recrutent comme enseignants que les élèves de l’École Normale Supérieure qui ont à la base une formation purement théorique. Aucune place n’est réservée pour les professionnels de formation technique. La prolifération des centres de formation professionnelle ne rend pas compte de la désaffectation des jeunes des métiers professionnels et ne renforce pas non plus l’insertion professionnelle des extrants de ces établissements car la renommée et la qualité de la formation jouent contre les apprenants sortant de ces centres et qui veulent s’insérer.

L’école haïtienne est une violence à l’humain en ce sens que les aptitudes des élèves ne sont pas valorisées à partir des formations offertes. Paradoxalement, l’exclusion sociale est générée à la base par l’institution responsable de la formation intellectuelle et de la socialisation des futurs citoyens. Étant dans une logique culturelle qui donne sa valeur à toutes les professions, les professionnels ne cherchent plus la reconnaissance mais la mobilité professionnelle pour rentrer dans les critères subjectifs de valorisation sociale. Si l’école prend en main le projet de valorisation des métiers, elle influe en même temps sur la représentation sociale de ces derniers ainsi que les dynamiques identitaires. L’une des conséquences de la valorisation sera également la modification du comportement des entreprises et des particuliers fonctionnant sur un leadership paternaliste en utilisant le service des professionnels avec l’émergence de nouveaux ouvriers professionnels qualifiés. Cette modification se fera par un abandon de cette posture de « patron » où le professionnel se retrouve dans l’impossibilité voire la peur de réclamer le salaire proportionnel à la tâche accomplie car c’est la « formation et le diplôme qui ont parlé pour lui » (Trouvé, 1996)[10] et non le favoritisme. Les conséquences au niveau des stratégies managériales seront énormes car ce ne sera plus « l’appartenance à la hiérarchie qui va légitimer l’autorité ni la provenance d’une formation professionnelle spécifique » (Maurice, Sellier, Silvestre, 1982)[11] comme dans le modèle allemand. Ce sera de préférence le jeu démocratique et la reconnaissance de l’ancienneté. Le travail en équipe pourra mieux s’organiser dans les entreprises, dans les ateliers ou autres milieux professionnels sans rentrer dans le modèle managérial « technico-professionnel » (Maurice, 1986)[12]

 

En guise de conclusion

Si « mentalement l’Haïtien est enchaîné » il est du devoir de ses dirigeants de le libérer de ses chaînes. Comment? En faisant émerger une pensée dominante qui puisse répondre en tant que solution à la plupart des problèmes rencontrés dans les secteurs de la formation et de l’emploi par exemple. La valorisation des métiers manuels représente une priorité pour faire de l’égalité des chances un indicateur de cette re-construction en donnant à chacun le rôle qu’il doit jouer en fonction de ses capacités. Aussi, doit-elle servir au développement professionnel de l’individu dans le champ professionnel qui est le sien.

Sans soumettre le développement professionnel à une analyse théorique, il peut être simplement défini en partant de la représentation de l’homme haïtien : avoir un métier qui permet de subvenir aux besoins, s’y reconnaître, développer et renforcer les capacités pour bien l’exercer afin d’être capable de s’adapter à un autre métier utilisant à peu près les mêmes capacités ou compétences. Le devoir des acteurs politiques et économiques consiste à valoriser ce métier en définissant les compétences qui y sont liées, créer les conditions socio-économiques pour encourager l’exercice de ce métier. Il va sans dire que « l’implication professionnelle active » (Mias, 1998)[13] de l’individu qui est la base du développement professionnel dépend de la volonté des acteurs politiques et économiques. Ils ont les capacités de renforcer la motivation de l’individu tout en renforçant son amour du métier qu’il exerce. On ne peut nier que l’individu a besoin de se sentir indispensable dans son milieu professionnel qui lui permet de renforcer  ses compétences professionnelles. Plus l’individu se sent valorisé, plus il cherche à se dépasser et plus il devient compétent. La compétence signifie sa capacité à réagir face à l’inédit selon la théorie de Le Boterf. Si la valorisation est le début du succès personnel et professionnel, il faut définir le mode de valorisation à envisager, les conditions dans lesquelles les réaliser et permettre à l’individu de se projeter à l’issue de cette valorisation en lui présentant les conséquences dont il bénéficiera. Le professionnel haïtien compétent n’est peut-être pas seulement celui qui a eu des diplômes qu’il peut exhiber à tout recruteur pour faire valoir ses compétences. Il y en a également qui sont compétents mais qui ne peuvent pas évoluer car ils n’ont jamais été à l’école. Peut-on dire pour autant qu’ils n’ont acquis aucune compétence? Reste-t-il un dispositif dont on peut se servir dans cette situation et qu’on peut étendre à ceux qui échappent à l’illettrisme ? Ceux qui sont pénalisés par l’offre tardive de formation dans certains champs professionnels ne doivent-ils pas également être sécurisés sur le marché de l’emploi ou du moins sur le marché du travail? Existe-t-il une solution à envisager à ce niveau ? Et si on institutionnalisait la validation des acquis de l’expérience, quelles en seraient les conséquences sur la valorisation des métiers en Haïti ? (À suivre)

 


[1] Dans la culture haïtienne, l’expression « plon gaye » fait référence aux fusils à plomb de calibre 12. Dans l’imaginaire haïtien, ces cartouches explosent en ayant des impacts sur une circonférence très large avec la cible comme centre. Cette métaphore est utilisée pour tout phénomène qui touche en même temps plusieurs centres d’intérêt ou ayant des conséquences sur plusieurs autres. Dans un langage sociologique l’expression ici employée fait référence à la notion de système où ce qui touche un élément a des impacts sur d’autres éléments pouvant appartenir à d’autres systèmes en interaction.

[3] Le degré d’alphabétisme de la population de dix (10) ans et plus est de 61,0 % dans l’ensemble du pays. Il est plus élevé chez les hommes que chez les femmes : 63,8 % contre 58,3%. Le degré d’alphabétisme est de loin meilleur en milieu urbain qu’en milieu rural (80,5 % contre 47,1 %). Sur l’ensemble de la population âgée de cinq (5) ans et plus, 37,4 % n’ont aucun niveau, 35,2 % ont atteint le niveau primaire, 21,5 % le niveau secondaire et la proportion des personnes ayant le niveau universitaire n’est que de 1,1 % (1,4 % d’hommes contre 0,7 % de femmes). Au cours de l’année académique 2001-2002, 45,9 % de la population âgée de 6 à 24 ans ont fréquenté un établissement scolaire ou universitaire. Par ailleurs, les chiffres indiquent très peu de différence entre les garçons (46,6 %) et les filles (45,3 %). Source : Rapport national de la République d’Haïti sous la coordination de Jean Luc TONDREAU (2008). L’organisation des Nations-Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) évalue à 55% le pourcentage des adultes de la population haïtienne ne sachant ni lire ni écrire.

[4] Tondreau, J.-L. (sous la direction de) (2008). Rapport national de la République. Tendances récentes et situation actuelle de l’éducation et de la formation des adultes(EdFoA). Port-au-Prince

[5] La situation de chômeur concerne toute personne ayant dépassé un âge spécifié (cf. population en âge de travailler), qui, au cours de la période de référence, était à la fois :

– sans travail, c’est-à-dire n’était pas pourvue d’un emploi, salarié ou non salarié, au cours de la période de référence (une semaine) ;

– disponible pour travailler dans un emploi, salarié ou non, durant la période de référence (deux semaines) ;

– à la recherche d’un travail, c’est-à-dire avait pris des dispositions spécifiques au cours d’une période récente spécifiée (quatre dernières semaines ou douze derniers mois) pour chercher un emploi salarié ou non. Sources : « Résolution n°2 concernant les statistiques de l’emploi dans le secteur informel », BIT/OIT, 15ème Conférence internationale des statisticiens du travail, Genève, janvier 1993.

[6] Merton, R. K. (1950), “Contributions to the Theory of Reference Group Behavior” (avec A. Kitt) trad. Par H. Mendras (1965), Éléments de théorie et de méthode sociologique, Paris : Plon, p.202-236

[7] Dubar, C. (1991). La socialisation. Paris : Armand Colin, 4ème éd. 2010

[8] Reboul, O. (1989). La philosophie de l’éducation. Paris : PUF

[9] Lautrey, J. (1984). Classe sociale, milieu familial et intelligence. Paris : PUF

[10] Trouvé, P. « La fin des contremaîtres traditionnels ». Revue française de sociologie, avril-juin 1996, XXXVII-2, p.287-306

[11] Maurice, M., Sellier, F., Silvestre, J.-J., (1982). Politique d’éducation et organisation industrielle en France et en Allemagne. Paris : PUF « Sociologies »

[12] Maurice, M. « La qualification comme rapport social : à propos de la qualification comme mise en forme du travail » dans Salais, R. et Thévenot, L. (éds). Le travail. Marchés, règles, conventions. Paris : INSEE/Economica, 1986 p. 179-192

[13] Mias, C., (1998), L’implication professionnelle dans le travail social. Paris : L’Harmattan

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