Regards croisés sur le développement endogène et la mise en œuvre de la validation des acquis de l’expérience en Haïti

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Je crois comprendre qu’un vaste marché à la validation des acquis de l’expérience (VAE) est déjà ouvert en Haïti à l’issue de l’institutionnalisation du dispositif de la validation des acquis de l’expérience, (professionnelle, si l’on veut). Ma crainte ne provient pas d’un manque de confiance aux acteurs de mise en oeuvre, loin de là, elle provient surtout du comportement de ceux qui arrivent de l’étranger se faisant passer pour experts de la VAE ou des experts d’un jour qui ont juste lu quelque part l’expression « validation des acquis de l’expérience ». Le pire est que ces « experts » nés un bon matin, prennent la liberté de mettre en œuvre en Haïti une VAE qui n’existe nulle part, qui est informelle (voire illégale) car aucune provision légale ne permet de saisir la VAE telle qu’elle doit s’appliquer en Haïti pour le moment. J’ai vu de la publicité sur les réseaux sociaux d’institution présentant une offre de formation qui s’appelle VAE. Ma première idée est que ceux qui font ça ne savent pas trop ce qu’est la VAE. De plus, ceux qui l’appliquent pour faire sauter les verrous des critères d’inscription aux études de niveau Master ou Doctorat ne savent pas quel modèle(nord-américain ou européen)ils appliquent et ce que sont les conséquences sur leur offre de formation et sur le système en générale. Si vous n’avez pas la possibilité de poursuivre la lecture de ce texte jusqu’à la fin, retenez ceci : la VAE appliquée en Haïti selon le modèle européen ou nord-américain sans prise en compte (ou du moins au mépris) de la réalité haïtienne, ne fera que détruire le système éducatif haïtien. De plus, elle risque de décourager celles et ceux qui se donnent la peine de rester longtemps sur les bancs de l’école en étant guidés par la représentation sociale que seuls les bancs de l’école permettraient d’acquérir des compétences.

Les compétences que l’école permet d’acquérir prennent une forme plutôt théorique selon les praticiens associant l’expérience professionnelle à une voie plus sensible d’acquisition de compétences techniques. Jusqu’à présent, ils n’ont pas tout à fait tort en restant collés au paradigme que seuls les bancs de l’école permettent d’acquérir des compétences. Faute de l’émergence d’un autre paradigme, ils ne peuvent faire autrement. Haïti doit finir un jour par institutionnaliser le fait que les compétences ne sont pas acquises uniquement sur les bancs de l’école. Et, le professionnel qui prétend en avoir acquis par expériences professionnelles doit bénéficier d’un accompagnement pour le prouver à travers des dispositions et dispositifs qui ne désavantagent nullement ceux qui sont passés sur les bancs de l’école.

Un certain élan de nationalisme a tendance à prioriser un développement de type endogène même si le dispositif de développement fait l’objet d’une transposition dans le contexte haïtien. Je me dis que la complémentarité endogène-exogène est plus profitable pour le cas haïtien surtout dans le cas de la VAE où on ne peut pas inventer un dispositif de validation des acquis quand les conditions d’une VAE comme celle qui se fait en Europe ou du moins en France, en Italie et au Portugal, au Canada ou aux États-Unis ne sont pas réunies. Quand le nationalisme à outrance rentre en scène, il devient difficile d’avoir de profondes réflexions sur les phénomènes sociaux observés ou sur les problèmes cruciaux à résoudre en adoptant une vision commune.

La notion de développement endogène n’échappe pas aux écrits des sociologues haïtiens. Celles et ceux qui le préconisent le présentent comme un développement dont la genèse, la mise en œuvre, la locomotion et les sphères d’intervention sont déterminées par la population et les élites locales. Il est diligenté de l’intérieur, centré sur le milieu et canalisé, suivant les orientations internes (Deshommes, 2014). En revanche, la préconisation du développement endogène ne fait pas l’unanimité du côté des sociologues et d’autres chercheur-euse-s haïtien-ne-s, certains vont jusqu’à présenter l’intérêt de la complémentarité avec le développement exogène. En effet, le développement endogène peut renforcer l’appareil de production d’Haïti et développer son marché intérieur. Mais il nécessite un minimum de force de démarrage de la production par rapport au poids démographique, aux ressources disponibles (matérielles et humaines) et aux problèmes sociaux et politiques du pays (…). Le développement exogène peut facilement aider le pays à exploiter les avantages comparatifs offerts par l’ouverture économique, et accélérer ainsi le transfert de technologies. Cependant, cette stratégie dépend trop des facteurs économiques externes ; la moindre crise régionale ou mondiale peut bouleverser l’économie et l’ordre sociopolitique déjà fragile de fond en comble. Il est donc évident que les deux approches peuvent être complémentaires (Saint-Louis, 2010). Je dirais qu’il est possible graduellement de passer à un développement de type exogène dans un premier temps. Dans un second temps, ce serait la phase de transfert de compétences qui impliquerait l’échange entre les acteurs locaux et les acteurs internationaux, donc la complémentarité du caractère endogène et exogène. Au fur à mesure, il y aurait un retrait lent mais progressif des acteurs externes ou internationaux pour laisser une pratique autonome des acteurs locaux, ce qui permettrait de s’exprimer en termes d’endogénéité. Loin de privilégier le modèle canonique de l’accompagnement selon les étapes de modelage, pratique guidée et pratique autonome, je résume la complémentarité dans une logique de transfert de compétences. Cela impliquerait dans la bonne logique de l’action concrète une volonté des partenaires internationaux d’assurer un transfert de compétences aux acteurs locaux et un État fort qui ait son mot à dire face aux initiatives internationales visant le développement de quel que soit le secteur participant au développement du pays. Dit ainsi, cela ne parait que quelque peu compliqué, la réalité du terrain peut s’avérer toujours autre quand sur le plan intra-individuel certains acteurs institutionnels, que ce soit sur le plan local ou international, chercheraient à endosser la paternité d’un dispositif pertinent dont la mise en œuvre s’aligne sur une perspective de développement à long terme.

Sur la dichotomie acteurs endogènes-exogènes, ce même élan de nationalisme alimente les réflexions de pensée politique sur l’application de la validation des acquis de l’expérience (VAE) en Haïti. Les nationalistes orientent le débat vers une mise à l’index de la contribution exogène. Ce qui serait normal à première vue puisque la VAE n’est pas encore mise en œuvre sur le territoire. En revanche, son application rime de loin avec une réinvention de la roue car les bases existent dans les pratiques sociales et éducatives malgré l’inexistence des représentations similaires qui conduiraient à un usage uniforme du dispositif. Les objectifs des acteurs politiques ayant déjà fait voter une loi permettant de reconnaître l’existence d’une agence nationale de la validation des acquis de l’expérience professionnelle en Haïti ne sont pas clairement exprimés. L’application de la VAE serait un moyen de contenir les revendications sociales (Doré, 2014)[1] par les pouvoirs publics. L’amélioration de la qualité de l’offre scolaire et de la qualification des enseignants et inspecteurs scolaires s’apparente à des constructions plus qu’idéologiques de politiciens en campagne qu’une réelle volonté d’agir. En tous cas, il n’y a pas pour le moment de meilleures interprétations de l’activité politique de ceux qui tiennent dans une main maudite/bénie les destinées du peuple haïtien.

Je ne prétends pas avoir tout dit sur le développement endogène et de ses principales implications en matière de mise en œuvre de la VAE. Cependant, en tant que chercheur en sciences de l’éducation, mon observation et ma compréhension (pour ne pas dire par prétention ma participation et ma contribution) de la mise en œuvre de la VAE en France me permettent de produire un document expliquant les étapes de mise en œuvre d’un dispositif de VAE qui prend en compte les vrais besoins des individus. Je cherche par-là à faire une comparaison entre ce que des experts voudraient faire de la VAE en Haïti et ce qui devrait être fait en réalité si la VAE représente effectivement un droit individuel à la formation.

Dans le prochain papier sur cette thématique je proposerai des exemples plus concrets sur les multiples façons dont la VAE peut avoir des impacts négatifs sur le système éducatif haïtien au regard des mécanismes de mise en oeuvre. J’essaierai de clarifier les défis spécifiques liés à la complémentarité des approches endogène et exogène pour une meilleure intégration de la VAE en Haïti.


[1] « Dans un univers professionnel marqué par la flexibilité accrue et la rareté de l’emploi, il est important pour les pouvoirs publics de maintenir dans l’emploi les salariés sans diplôme ayant un acquis professionnel suffisamment long si l’on veut limiter les protestations des syndicats », in Lafont, P. (2014). Lafont, P. (dir) (2014). Internationalisation et institutionnalisation des dispositifs de reconnaissance de et validation des acquis de l’expérience, renouvellement des relations entre univers de formation et de travail. Paris : Publibook, coll. Sciences sociales. p.183


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Une réponse à « Regards croisés sur le développement endogène et la mise en œuvre de la validation des acquis de l’expérience en Haïti »

  1. Avatar de gkmuyisa@unicef.org
    gkmuyisa@unicef.org

    Très profond

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