Une guerre de fausses priorités et une crise mal cernée entravent l’éducation en Haïti

D’aucuns me demanderaient volontiers par qui la crise est mal cernée. Je leur répondrais qu’elle est mal cernée avant tout par ceux qui s’attribuent les responsabilités de sortir le peuple de la misère et qui pensent que cette mission leur est donnée par ceux qui ont voté pour eux. Du coup, les élections seraient organisées pour élire des personnes responsables et conscientes de la misère du peuple. J’ai précisé « qui s’attribuent» car les personnes averties se mettent plutôt d’accord sur le fait que les élections telles qu’elles sont organisées en Haïti ne constituent qu’une stratégie d’aveuglement. En réalité, les élections ne font que cacher que tel clan a été choisi par tel autre pour telles raisons. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 21% de participation de l’électorat haïtien, 55.67% du suffrage obtenu par le gagnant[1]. Obtenir 590 927 votes[2] sur un électorat voisinant cinq millions de votants (5 871 450 d’habitants[3]) quand seulement 1 069 646 de personnes ont voté ne traduit-il pas que la population adhère très peu au paradigme que les élections permettent un revirement de la situation de l’extrême pauvreté? La facilité d’obtenir du financement de l’international  pour réaliser des élections qui se veulent démocratiques représente pour moi une stratégie qu’il faut creuser de manière profonde. Certainement, parce que les financements ne vont pas aussi facilement sur le relèvement de la qualité de l’enseignement supérieur ou de l’enseignement fondamental, entre autres. Il a fallu attendre décembre 2011 pour que le premier collège doctoral d’Haïti naisse. Hormis les partenariats avec des universités étrangères, aucune université en Haïti ne possède les infrastructures nécessaires pour développer des programmes réguliers de formation de niveau Master. L’appellation de « Master » associée à des cycles d’études offerts par quelques institutions d’enseignement supérieur en Haïti n’est qu’une plus-value pour attirer une clientèle en quête de niveau élevé de diplôme pour construire une meilleure place dans la file d’attente des demandeurs d’emploi[4].

Cette crise est également mal cernée quand se constate une divergence de priorités sans précédent s’installant entre les membres d’une population qui a faim et qui cherche à manger. Entre un groupe de diplômés se retrouvant au chômage et au sous-emploi. Entre des fonctionnaires nommés mais qui attendent depuis longtemps à recevoir leur premier salaire surtout dans le milieu enseignant. Entre des hommes d’affaires qui cherchent à augmenter leur marge. Entre des militants politiques cherchant à se faire récompenser pour le combat mené pour les « élus ». Entre des consommateurs payant pour des services de toutes sortes mais de très mauvaise qualité. Bref, entre tout un peuple composé de groupes très hétérogènes cherchant chacun la route d’un mieux-être soit pour se sentir vivant ou tout simplement pour se trouver une meilleure place dans la classe riche et possédante.

Je pourrais également dire qu’elle est mal cernée par des politiques à qui le contrôle du pouvoir économique échappe. En effet, l’État haïtien n’a aucune force pour réguler à la fois le marché de change et les échanges sur le marché. Chaque problème qui pousse encore plus au désespoir porte le fardeau de tous les maux que connaissent les couches les plus pauvres. Personne ne pense que ces couches ne peuvent plus résister à la politique d’austérité menée par les gouvernements qui ont dirigé Haïti depuis plus d’un siècle. La rareté entraînant la hausse des produits pétroliers qu’à connue Haïti en 2019 constitue à elle seule un problème portant tous les fardeaux correlés.  Ce fut le cas du séisme du 12 janvier 2010. Mais, il y a 10 ans de cela, en 2009, cette rareté a eu à peu près les mêmes effets. On se rappelle des interventions du Président du Sénat d’alors, Monsieur Kelly Bastien qui n’a pas manqué d’appeler le gouvernement à prendre des mesures pour résoudre la crise. Cette même période a connu de violentes manifestations contre la faim. L’année 2018 ne marque pas le début de la période-phare de rareté des produits pétroliers. Les générations ayant connu l’embargo après le départ d’Aristide ont encore le goût amer de cette pénurie où les prouesses de toutes sortes ont été développées pour le ravitaillement en produits de toutes sortes y compris les produits pétroliers. J’aurais pu aller plus loin pour étayer mes propos. Des manifestations se font un peu partout dans le pays pour exiger des acteurs politiques et économiques des mesures durables de résolution de la pénurie de carburant. Les décideurs politiques ont tendance à croire qu’une fois la rareté levée, le calme va revenir comme si la rareté était le vrai problème. Ils font même semblant de s’étonner que les manifestations reprennent encore pour des causes déjà connues. Tout porte à croire que la crise mal cernée s’aligne sur le fait que les priorités ne sont pas mises dans le bon agenda.

La petite phrase « nous sommes tous coupables » (« nou tout koupab ») revient toujours dans les discours de ceux qui ne veulent pas reconnaître leur inaction face à une compréhension imparfaite de leur vrai rôle au regard de leurs attributions. Je me demande aujourd’hui si une analyse des priorités de chaque pouvoir parmi les trois qui sont officiellement reconnus s’avérerait pertinente quand les actions concrètes montrent que les intérêts collectifs sur le long terme ne sont pas visés. Plus d’un ont été très surpris lors de leurs échanges plutôt personnels avec les dirigeants de les entendre s’exprimer comme s’ils subissaient les mauvais coups de la crise pluralisée au même titre que le simple citoyen. C’est à se demander qui est responsable de tout ce mauvais sort que connaît le peuple haïtien.

Quelle est la priorité du chef de gouvernement? Quelle est la priorité du Parlement? Quelle est la priorité des représentants du pouvoir judiciaire? Pour répondre à ces questions, je dirais sincèrement « Aucune ». Quelle est la priorité des médias haïtiens? Je répondrais « Aucune » également. En fait, l’impression que tout groupe se bat pour les intérêts personnels de leurs membres est tellement manifeste que toute tentative de montrer un effort pour le bien-être ne rime à rien. Les résultats des actions menées prouvent le contraire de cette bonne volonté qu’on écoute dans les discours au poids d’anesthésie générale. Les médias haïtiens se nourrissent de l’actualité sensible qui fait peur et qui porte le peuple à se décourager ou à vivre dans la peur du pire. J’ai eu à écrire sur les réseaux sociaux un propos qui n’a pas plu quand je reconnais qu’en vivant uniquement de l’actualité, les médias haïtiens « nourrissent le désespoir au quotidien et qu’on ne peut pas construire un pays de la sorte ». La priorité des médias devrait également être liée à la construction de l’espoir également, à l’éducation des masses et également à l’apport d’un éclairage responsable et honnête sur les faits et gestes de chaque acteur qu’il soit individuel, institutionnel, moral ou collectif qui agit sur le destin du peuple haïtien d’une manière ou d’une autre.  J’en ai assez des programmes médiatiques uniquement tournés vers l’actualité politique. Dans les campagnes électorales, on s’attend des médias qu’ils recrutent des experts pour interroger les candidats à la magistrature suprême de l’État. Les débats sont toujours menés uniquement par des journalistes se reconnaissant malheureusement experts de tous les domaines de la vie nationale. Quand un effort certain est fait, on voit comme experts des personnages connus pour s’être octroyés des spécialités pour lesquelles ils n’ont aucune compétence que ce soit par formation académique ou par expérience professionnelle. Je ne veux pas m’inscrire dans une thématique constante et contreproductive d’incrimination. Je me dis que cela fait longtemps qu’on pose les mêmes actes à travers les mêmes dispositifs pour peu de résultats. L’innovation devrait être inscrite dans la liste des priorités.

Les montants faramineux qui sont accordés à chaque Parlementaire lors des festivités régionales ou nationales expliquent le manque de priorité des Parlementaires de répondre à leurs devoirs envers la République et envers les collectivités qui les ont élus. Avec les subventions reçues pour des activités de développement communal, on se demande quel est le rôle réel que doivent jouer les municipalités puisqu’elles ont dans leurs attributions de mener des activités similaires. Est-ce que l’argent public est bien réparti dans les lignes budgétaires de développement national? Pourquoi inscrire des Parlementaires dans la construction des routes, des ponts et d’autres travaux d’infrastructures? Que dit la loi en ce sens? Ne sont-ils pas détournés de leur mission première de contrôle de l’Exécutif et du vote des projets de loi? Comment ce rôle de bouclier peut-il être joué quand la priorité d’un Parlementaire est d’ajouter des activités de développement à son bilan pour s’assurer de sa réélection?

On se demande si tous les grands corps de l’État ne sont pas tous logés à la même enseigne de méconnaissance de leurs priorités. Quelles sont les améliorations qui peuvent être faites en ce sens? Je ne suis pas capable de répondre à cette question pour maintenant car il s’agit d’un vaste chantier qui exige la mobilisation de ressources humaines et matérielles pour ériger des propositions concrètes, patriotiques et responsables. Nous ne sommes pas en panne de ressources mais en panne de décideurs capables de dresser des mécanismes pertinents d’identification des ressources humaines. Ce qui permettrait une meilleure utilisation des ressources matérielles vers la construction d’un livret de propositions d’innovation et d’un recueil de priorités pour chaque secteur participant au redressement du pays à tous les niveaux.

Cette absence totale des priorités explique en partie la situation de crise que le a toujours connue. Elle ’est pas du tout liée, contrairement à ce que l’on veut faire comprendre, à la rareté et la hausse criminelle des produits pétroliers, à l’arrivée de l’épidémie du choléra. Les gens ont faim, ils n’ont pas d’argent et ils n’ont pas d’emploi. Très peu de ceux qui ont des emplois sont payés régulièrement. Mais encore ils sont sous-payés au regard du taux d’inflation. Les salaires fixés en gourdes au regard du taux de conversion de la gourde par rapport au dollar n’ont pas été revus depuis cinq ans. Chaque pas supplémentaire du dollar par rapport à la gourde est un coup de poignard pour les personnes se retrouvant dans cette situation. Ce sont des chefs de famille avec des enfants qui vont à l’école, des bouches à nourrir, du linge à laver et des frais de médicaments à assurer. Quelle est la priorité d’un gouvernement responsable face à une pareille situation?

La guerre des priorités qui est le sujet de ces quelques lignes signifie qu’Haïti évolue avec des pouvoirs qui ne connaissent pas leur priorité et qui choisissent de les bouder pour certains. Chaque groupe social a sa priorité. Pouvoir manger à sa faim et subvenir à sa santé ne devrait pas rentrer dans les priorités d’un pays qui a combattu pour son Indépendance depuis 1804. On ne devrait plus avoir à en discuter aujourd’hui. Sinon, qu’avons-nous fait pendant tout ce temps? Quelle était notre priorité? Puisque la faim est encore un problème à résoudre, je veux bien comprendre que nos gouvernements actuels l’inscrivent dans leur priorité. Pourquoi les choix politiques, sociaux et économiques ne montrent la place accordée à la résolution de ce problème qui continue de semer tous les problèmes ayant conduit à la crise qu’Haïti vit actuellement? Ne remonte-t-elle pas à plus de 50 ans déjà?

Il existe une commission d’éducation au Parlement haïtien. Face aux problèmes que le pays connaît dans le domaine de l’éducation, il est bon de se demander à quoi servent autant de commissions qui se sont succédé dans les différentes législatures et qui changent incessamment de membres. Les problèmes de l’éducation s’accumulent tous les ans. L’accès à l’éducation est présenté comme un problème résolu. Mais, pour qui l’est-il puisque le faible pouvoir d’achat des familles détermine le type d’établissement scolaire auquel leur enfant est destiné sinon ces familles vivent au-dessus de leur moyen. Malgré la loi qui permet de contrôler la hausse des frais de scolarité, les parents ne sont pas épargnés des méfaits que cette loi devrait permettre de contrôler. Des plaintes ont été portées par des associations de parents mais a-t-on entendu un parlementaire se prononcer dessus? Non. A-t-on entendu les syndicalistes du secteur enseignant se prononcer sur la situation? Non. Je me demande, à ce propos, si les syndicalistes sont tous des fonctionnaires publics. Pourquoi les grèves sont observées par les syndicalistes uniquement dans les écoles publiques? Est-ce parce que simplement la décision de licenciement se met plus facilement en œuvre avec les décideurs du secteur non-public de l’éducation? Je m’interroge encore. Mais cette situation tend à maintenir pour vrai l’idée qu’au niveau des écoles non-publiques tout va bien, que les enseignants sont bien traités et que les élèves se trouvent dans les meilleures conditions d’enseignement et d’apprentissage.

Pour reprendre cette idée de l’accès à l’éducation comme problème résolu, la démocratisation quantitative n’a pas su s’empêcher d’être synonyme d’échec et de coup manqué notamment à travers le programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire. L’accès dans quelle école ? Combien de textes de lois précisent les conditions techniques, financières et matérielles devant être réunies avant d’accueillir des élèves? Aucun. En revanche, les concepts de prolifération des écoles, de classes pléthoriques, de l’irrespect du programme officiel ou de recrutement de personnels enseignants sous-qualifiés pullulent les discours de tous les acteurs et décideurs qu’ils soient publics ou privés. Je ne cesserai de dire que s’il faut envoyer les enfants à l’école il faut, en amont, s’assurer que le personnel enseignant ait reçu une formation solide à l’enseignement et qu’un plan de formation continue dans le secteur soit institutionnalisé.

La crise est mal cernée dans tous les secteurs où elle se manifeste. L’école haïtienne n’a jamais connu ses lettres de noblesse et les signaux clairs pour y arriver ne se manifestent pas dans les choix des décideurs. Ces derniers associent les soucis sociaux-économiques ponctuels et conjoncturels au poumon de la crise qui explique la descente des masses dans les rues provoquant à chaque fois des violences irréparables. Le court-terme est tellement privilégié que l’on se demande si l’existence des problèmes dévastateurs de l’ordre socioéconomique ne représente une zone d’incertitude des décideurs politiques. La crise est mal cernée parce que le noyau de la crise n’a jamais été identifié. La crise existe parce que trop de priorités se contredisent et ont du mal à être suivies.

Les solutions à court terme ne donnent aucun résultat sinon juste un amortisseur socioéconomique conduisant à plus de vulnérabilité. S’il faut se fixer de bonnes priorités, il faut d’abord commencer à résoudre les soucis qui ne sont qu’une simple formalité de dignité humaine. L’alimentation, la santé, l’éducation, les loisirs, l’emploi et l’entrepreneuriat sont des formalités de dignité humaine. C’est honteux aujourd’hui d’avoir à donner des plats chauds dans des cantines populaires et se le fixer comme priorité et en faire les points de bon bilan de gouvernement. Cernons bien la crise. Si l’on cherche à ressembler à de bons pragmatiques, il nous faut prioriser la morale. Si l’excès en tout nuit, l’excès de pragmatisme nuit également car elle fait oublier les limites morales des actions. Si l’on veut résoudre la crise, il faut d’abord reconnaître qu’il y en a une, saisir son noyau central et mobiliser les bonnes stratégies en dehors de tout clivage politique pour se mettre au pas d’une résolution durable. Je crois qu’Haïti regorge de personnalités de tous âges qui ont l’autorité de par leur solide expérience. On peut s’attendre à des actions concrètes pouvant aider Haïti à bien cerner sa crise et à prioriser ce qui est prioritaire et qui n’est pas uniquement de l’ordre des formalités de dignité humaine. Je reste confiant que les efforts considérables de départ doivent commencer par l’éducation.

[1]https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/01/04/haiti-jovenel-moise-confirme-president-de-la-republique_5057254_3222.html, consulté le 21 septembre 2019 à 4 :00 AM (Heure d’Haïti).

[2]https://www.haitilibre.com/article-19698-haiti-presidentielle-2016-resultats-definitifs-jovenel-moise-58e-president.html, consulté le 21 septembre 2019 à 4 :08 AM (Heure d’Haïti)

[3] https://drive.google.com/file/d/0B56RZ3-JtuHxSmE5Z2g4Z3FSU0U/view, données d’archives du CEP en 2015 sur les statistiques de la liste électorale.

[4] Boursiquot, H. (2014). Transformations des pratiques et des usages de validation des acquis de l’expérience : cas de l’enseignement supérieur haïtien. Thèse de doctorat en sciences de l’éducation. Université Paris-Est.

La conception du changement répondant aux besoins de l’école haïtienne

L’étymologie latine cambiare « échanger, tronquer » ne permet pas de comprendre la dimension d’évolution que le concept de changement sous-entend. Il faut prendre le sens de « se transformer, devenir différent » qui revoie à l’idée d’évolution et qui indique que les systèmes sociaux obéissent à un certain dynamisme. Le Dictionnaire de la sociologie définit le changement social comme « la transformation significative, partielle ou générale du système social, dans ses différentes composantes ou modes d’action ». Boudon (1977) développe le changement social comme « la somme des conduites individuelles infinitésimales des acteurs rationnels  qui aboutissent à des effets calculés et/ou inattendus[1] ». La rationalité des acteurs signifie qu’ils ont de bonnes raisons de faire ce qu’ils font et de croire ce qu’ils croient[2]. Ces acteurs ne sont pas tous seuls dans leur microcosme. Ils agissent à l’intérieur d’un sous-système entretenant des relations avec d’autres sous-systèmes et qui constituent un environnement par rapport à ce même système. Analyser la transformation d’un sous-système revient également à analyser les effets d’interaction avec d’autres sous-systèmes et les conséquences des transformations qu’un sous-système connait. C’est pour cela qu’il nous semble que la manière la plus opérante de traiter le changement d’un système consiste à traiter les formes de ce changement à travers des indicateurs appartenant aux éléments de ce système. Le changement proposé avec l’intervention qui implique les directeurs d’école pour une meilleure gestion de leur école s’inscrit dans une démarche singulière. La somme de chaque démarche singulière relève le défi d’une gestion scolaire axée sur l’amélioration de la qualité de l’offre éducative.

Le mot changement dans le langage courant est souvent associé à une amélioration d’une situation quelconque. Le changement ici souligné représente celui que la sociologie essaie de comprendre et d’expliquer à travers de nombreuses théories parmi lesquelles est considérée celle qui traite du changement dans une approche systémique. L’analyse de Crozier semble la plus pertinente pour traiter le changement dans le rôle des communautés de pratique d’enseignant-e-s mises en œuvre pour l’amélioration des pratiques pédagogiques en salle de classe dans les écoles fondamentales haïtiennes. Cette analyse, pour qu’elle soit plus ou moins cohérente se complète avec les postulats de l’individualisme méthodologique. Sera abordé également le concept de la résistance au changement, pas dans le but de garder un certain équilibre de type « changement et résistance au changement », (« contre-changement »), mais parce que la résistance au changement peut fournir également une compréhension du changement en suivant la logique durkheimienne de « l’explication du fait social par un autre fait social[3] » : pourquoi le changement implique une résistance ? Qui lui résiste et pourquoi ?

Dans l’acteur et le système, la cinquième partie est construite autour des « Réflexions sur le changement ». Le changement se présente comme un phénomène systémique : dans un système les éléments évoluent de manière interdépendante, ils sont également positionnés de telle sorte que les mouvements d’un élément impactent les positionnements des autres éléments. Plus l’élément est important et comporte une fonction centrale dans le système, plus les impacts de sa modification va influencer en profondeur le fonctionnement du système. Le changement est un problème [sociologique], un phénomène systémique et un apprentissage de nouvelles formes d’action collective. Le changement peut résulter de la somme des actions collectives d’un groupe d’acteurs. C’est le changement « naturel ». Il peut également être une « opération qui met en jeu non pas la volonté d’un seul homme, mais la capacité de groupes différents engagés dans un système complexe à coopérer autrement dans la même action[4] » : c’est le changement « dirigé ». Le système est régi par un principe de « cohérence » qui fait que le changement est amené par la transformation radicale du paramètre dominant et « tous les autres paramètres devront suivre le mouvement du paramètre dominant » (Crozier, Friedberg, 1977, p.376). La description du changement dans l’approche systémique met en lumière la relation individu-société dans le traitement sociologique du fait social « changement » : « quand nous disons que le changement doit être considéré comme un problème sociologique, nous voulons dire que ce sont les hommes qui changent, que non seulement ils ne changent pas passivement, mais qu’ils changent dans leur collectivité et comme une collectivité : non pas individuellement, mais dans leurs relations les uns avec les autres et dans leur organisation sociale[5] ». La mise en œuvre des communautés de pratique des directions d’école en gestion scolaire et en communautés de pratique d’enseignants s’alignent sur ce principe. Cette conception du changement rejette les postulats de cohérence, postulat de hiérarchie des éléments de la réalité sociale et enfin, le postulat de l’homogénéité du champ social. En effet, « un système peut absorber non seulement des incohérences, mais des symbioses de mécanismes en apparence contradictoires[6] ». Penser le changement social comme une rupture avec un mode d’organisation qui évolue vers une nouvelle configuration n’est pas sociologiquement impertinent au regard de l’analyse stratégique.

« Tout changement véritable signifie toujours rupture et crise[7] » mais il ne s’agit pas d’une crise prenant la forme d’une bombe à retardement engendrant des mécanismes régressifs mais surtout une crise qui soit le point de départ de « mécanismes d’innovation ». L’intégration des problématiques de l’égalité femme-homme peut se décrire de cette manière car les problématiques sont vivantes mais les aborder demande de rompre avec certaines représentations sociales. Le changement décrit par Crozier n’est « ni une étape logique d’un développement inéluctable, ni l’imposition d’un modèle d’organisation sociale meilleur parce que plus rationnel, ni même le résultat naturel des luttes entres les hommes et de leurs rapports de force. Il est d’abord la transformation d’un système d’action[8] ». La réalité socioculturelle en Haïti développe une représentation sociale du changement comme un mieux-être, une amélioration des conditions humaines et matérielles actuelles. Cette représentation n’est pas caractéristique de la seule société haïtienne. Le néophyte a tendance à développer une telle représentation du changement associé à une amélioration. Cette représentation du changement est souvent la machine idéologique, l’arme de discours des hommes politiques. Il suffit juste de rappeler à ce propos le slogan de la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008 « Change, we can believe in[9] », un slogan similaire a été utilisé par François Hollande en 2012 avec une dimension temporelle : « Le changement, c’est maintenant ». Cependant, pour qu’il y ait changement « il faut que tout un système d’action se transforme, c’est-à-dire que les hommes doivent mettre en pratique de nouveaux rapports humains, de nouvelles formes de contrôle social[10] ».  Voilà pourquoi le changement pour une nouvelle école haïtienne représente un faisceau d’actions concrètes de tous ceux qui interviennent quelles que soient leurs attributions.

Au niveau de l’école haïtienne, les pratiques institutionnelles ont deux formes de régulation. Disons que ces pratiques sont mises en place sur une double dépendance (normes officielles de l’État, normes institutionnelles internes à chaque établissement scolaire). Cette double dépendance rend la compréhension de la gouvernance éducative ambiguë et les voies de recours sont entravées pour les usagers de ces institutions. Est-ce que cette réalité de la gouvernance éducative en Haïti n’est pas à même de développer une certaine peur du changement auquel contribue la formation continue pouvant améliorer la qualité de l’éducation ? Cette peur ne développe-t-elle pas non plus une résistance au changement ? La résistance au changement est très peu expliquée par Crozier, ou du moins elle est implicite dans ses réflexions.

En revanche, les individus ne résistent pas au changement imposé par le système parce qu’ « ils sont tout à fait prêts à changer très rapidement s’ils sont capables de trouver leur intérêt dans les jeux qu’on leur propose[11] ». Et s’ils n’ont aucun intérêt dans les jeux qui leur sont proposés ? La résistance au changement n’est pas considérée dans la conception croziérienne comme un obstacle au changement c’est-à-dire une forme de mécanicité où les acteurs s’opposent à une « décision imposée d’en haut ». L’explication de Crozier n’a rien de paradoxal et est justifiée par les postulats de l’individualisme méthodologique. Son explication est que même en étant favorables à un changement, les acteurs peuvent constituer un « obstacle naturel à ce qui devient une véritable réforme[12] » car chacun peut procéder à un réajustement pour mieux contrôler une « zone » de pouvoir et finit par ne plus promouvoir le changement. Plus qu’un concept, la résistance au changement est un phénomène social qui peut résulter de la somme des actions individuelles des acteurs qui, au départ sont favorables au changement, mais qui essaient de se préparer face aux conséquences négatives de ce changement. La somme des préparations individuelles au changement dans le souci de contrôler sa zone d’incertitudes peut contribuer finalement à un obstacle au changement.

Pour revenir à la manière dont le changement peut s’accomplir, la complexité, l’ambigüité, le manque de transparence font que le changement en lui-même est craint d’une part. Il faut rappeler quand même qu’ « il n’est pas concevable de constituer un système totalement, ou même très fortement, transparent[13] »  D’autre part, les usagers[14] de l’école haïtienne qui semblent vouloir le changement s’inquiètent sur la « cohérence du changement avec les valeurs organisationnelles » (Bareil, 2004). Les valeurs organisationnelles en vue sont souvent le reflet des pratiques institutionnelles développant chez les individus des représentations sociales associées à la confiance ou au doute. Ne comprenant pas trop les forces qui garantissent ou de préférence qui conditionnent les pratiques institutionnelles, un manque de confiance s’installe entre les individus et la composante fonctionnelle de l’institution qui, de par sa « fonction sociale » (Lourau, 1970), développe des rapports avec les membres de la communauté. Membres que Monique Linard[15] appelle « usagers » dans ses réflexions sur les dispositifs et changement de paradigme. Le caractère autonome de l’école haïtienne prise dans sa configuration institutionnelle fonctionnelle représentent parfois un obstacle au changement car « pour que de tels changements puissent s’accomplir, il ne faut pas seulement que les rapports de force leur soient favorables, il faut aussi et bien davantage que des capacités suffisantes soient disponibles au moins potentiellement : capacités cognitives, capacités relationnelles, modèles de gouvernement[16] ».

Le changement implique d’une certaine manière un nouveau comportement de l’individu quand les pratiques ne peuvent pas rester les mêmes, ce qui n’explique pas pour autant, est-il besoin de le rappeler, qu’elles seront meilleures ou bien qu’elles donneront aux usagers plus d’avantages que d’inconvénients. Il, le changement, définit de nouveaux mécanismes d’influence, de nouvelles relations de pouvoir et développe de nouvelles zones d’incertitudes dans l’organisation de l’école haïtienne. Ce qui ne manque pas de rendre le changement dangereux car « il met en question immanquablement les conditions de son jeu, ses sources de pouvoir et sa liberté d’action en modifiant ou en faisant disparaître les zones d’incertitudes pertinentes qu’il contrôle[17] ». En prenant l’exemple de l’Indépendance d’Haïti pour expliquer quelques représentations sociales du changement vu par les profanes de la sociologie, il faut se demander si tout remplacement d’un modèle par un autre modèle permet de comprendre le changement. Si la linguistique accorde cette possibilité de s’exprimer en ces termes, ce n’est pas l’idée première des sociologues tels Crozier ou Boudon. Crozier appuie que ce remplacement est un changement mais il ne faut pas le prendre comme un changement réussi. Dans la logique sociopolitique, l’humain pense-t-il au changement réussi ou au changement tout court ? Est-ce que les esclaves qui ont pris les armes pour devenir indépendants pensaient tout juste à ne plus se sentir esclaves ou bien ils pensaient à vivre comme des gens libres mais encore socialement, politiquement et économiquement dans une situation correcte ? Reste à penser si le qualificatif « correct » est opérant dans un tel contexte. Ces actes définissent le changement naturel qui se distingue du changement dirigé qui s’avère une prise de décision commune pour l’émergence d’une vision d’ensemble. « Le changement réussi, nous dit Crozier, constitue le résultat d’un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux et dont la mise en œuvre libre—non contrainte—permettra au système de s’orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain et non comme une machine[18] ».

Pris dans le sens d’un « apprentissage de nouvelles formes d’action collective », le changement se distingue d’un agrégat d’actes individuels contribuant à un phénomène observable. Il représente une orientation collective d’une façon de voir, de faire, de manière collective dans un système complexe. Il implique « rupture » avec une capacité collective ancienne et « transformation » des rapports de force « quand une capacité meilleure commence à faire ses preuves ». Cette transformation ou l’émergence de cette nouvelle capacité implique l’action des individus. Le changement dirigé signifie intervention de l’acteur dans un contexte où « l’action n’est pas conditionnée que par des déterminants sociétaux ou systémiques[19] », c’est alors que les stratégies de l’acteur ont de l’importance. Le changement, comme tout projet, se porte et le porteur de projet doit faire montre avant tout de cette adaptabilité dont la mise en œuvre réfléchie a besoin. L’école haïtienne est départagée par une multitude d’acteurs et de pratiques qui peinent à trouver un socle commun en matière d’intervention visant l’innovation sur une base pérenne et évolutive. Au regard de ce que nous vivons actuellement, il est normal d’évoquer un besoin de donner à l’école sa vraie place. Que peut changer l’école en prenant sa vraie place ? Le changement n’est-il pas attendu dans l’école elle-même au niveau de ses stratégies de mise en œuvre ? Quelles sont les responsabilités des décideurs ? Les interrogations sont multiples et ce ne sont pas les éléments de réponse qui font défaut.

[1] Boudon, R. (1977). Effets pervers et ordre social. Paris : PUF

[2] Ibid.

[3] Durkheim, E. (1893). Les règles de la méthode sociologique. Paris : Flammarion, édition de 2009, coll. Les livres qui ont changé le monde

[4] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.391

[5] Crozier et Friedberg (1977). Op.Cit. p.379

[6] Ibid, p.381

[7] Ibid, p.382

[8] Ibid, p.383

[9] Le changement, nous pouvons y croire

[10] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.383

[11] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.386

[12] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.390

[13] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.406

[14] Terme emprunté à Monique Linard

[15] Monique Linard (2002). « Conception de dispositifs et changement de paradigme en formation ». In Éducation Permanente No 152/2002-3, pp.143-156

[16] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.384

[17] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.386

[18] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.391

[19] Crozier et Friedberg. (1977). Op.cit. p.402

Les tâches de la philosophie politique

Bien avant la sortie de la dictature de Duvalier en 1986, l’on s’habitue au fur à mesure à écouter, lire ou regarder dans les médias traditionnels des politologues toujours appelés en renfort ou qui se proposent directement pour une explication de l’actualité politique.  Mais peu de philosophes politiques sont connus dans notre milieu pour des compétences et connaissances en politique à même d’apporter un éclairage complémentaire de ce que peuvent être les propos d’un politologue. Le débat pourrait s’ouvrir sur trois concepts qui exigeraient tout un quinquennat de réflexions vers la validation d’un document scientifiquement pertinent : connaissances, compétences, diplôme. Est-ce que le diplômé a les connaissances et les compétences nécessaires pour bénéficier de la confiance de ceux qui cherchent à mieux comprendre les réalités observées et observables? De quoi parle-t-on quand on parle de « politique »? Parle-t-on du politique ou de la politique? Quel est le rôle de la philosophie politique? Nous avons produit ces lignes en nous appuyant essentiellement sur les propos de Marcel Gauchet  à travers La condition politique.

Quand on dit politique, on dit société, échanges, justice, droit et Etat. La politique est ainsi définie dans la conception de Marcel Gauchet comme l’organisation méthodique, théorique et éventuellement pratique des actions d’un gouvernement au pouvoir sur des bases conceptuelles définies et finalisées en vue de maintenir l’équilibre social nécessaire au développement optimal et à la cohérence d’un ensemble territorial et de sa population, ainsi qu’à l’évolution de leurs rapports avec d’autres ensembles gouvernés. La philosophie politique a toujours posé le problème de l’action politique. Objectivement, il s’agit de la valeur des gouvernements : comment les concevoir pour qu’ils soient au service des vrais besoins de l’humanité ? L’on comprend par là que la philosophie politique n’est pas une technique de l’action politique[1]. Pour Gauchet, la philosophie politique porte sur deux problèmes principaux à partir de la question sur sa nature :  a) est-elle un art ou une science théorique ? b) peut-on concevoir et construire une politique idéale ou parfaite c’est-à-dire une cité conforme à un idéal de justice et de raison ? Malgré la vaste littérature dans le domaine sur ces questions et les multiples efforts des théoriciens pour trouver des réponses, des problématiques nouvelles s’imposent. Gauchet se propose comme un généalogiste de notre condition moderne [2] et présente les tâches de la philosophie politique.

Trois termes issus du Grec se battent dans les textes scientifiques pour avoir la parenté du terme français « politique » : polis, politikos et politikê. « Polis » signifie « cité organisée », « politikos » signifie « de la cité » et « politikê » signifie « science des affaires de la cité ». Ce mot est donc à l’origine un adjectif et, d’après son étymologie,  il signifie « qui concerne le citoyen ». Par définition on serait tenté de dire que la politique est l’ensemble des pratiques, des faits, des institutions et des décisions d’un gouvernement, d’un état ou d’une société. Le mot « politique » a commencé à être employé dans son sens actuel au 13e siècle (ap. J.C.) : il signifie alors « science du gouvernement de l’état ». En 1361, sa définition s’élargit aux affaires publiques, et en 1552 la politique regroupe les affaires de l’Etat. Apparaît ensuite le terme d’ «homme politique». Dans les années 1630, l’adjectif « politique » connaît une évolution de sens important et peut signifier « prudent et adroit », d’où est née l’expression « politiquement correct ».

La politique est un trait permanent de la condition humaine. En ce sens, depuis qu’il y a philosophie, il y a philosophie politique. Pour asseoir ses idées, Marcel Gauchet part du questionnement : comment penser la démocratie comme fait politique si elle ne se dissout pas dans l’économie capitaliste et dans les rapports de force de la société bourgeoise ? Il part du principe que la conjoncture politique est faite du doute suivant : si on doit se débarrasser définitivement et radicalement du capitalisme, que met-on à la place ?

La philosophie politique accompagne la montée du droit qui est sociologiquement liée à l’affirmation de l’individu. Intellectuellement, enfin, l’actualité de la philosophie politique doit beaucoup à la crise des sciences sociales, à la crise du concept de société, de ses pouvoirs explicatifs et de ses capacités à guider l’action politique.

La philosophie politique évolue avec le temps, les nouveaux concepts et les mutations sociétales. Elle n’est pas sans une modernité qui se fait selon trois étapes :

  1. Irruption d’une vue réaliste de la chose politique au XVIème siècle ; elle se marque dans l’apparition d’un nouveau regard sur la réalité de la politique ; à la mesure d’une réalité politique nouvelle ;
  2. Introduction au XVIIème siècle, d’une démarche nouvelle de fondation en droit de l’ordre politique sur la base d’une conception du droit elle-même essentiellement renouvelée ; le pas du contrat social[3]
  3. Emergence, au XIXème siècle, du point de vue de l’histoire, point de vue qui modifie entièrement le statut de l’intelligence du politique-doublement, d’abord en faisant du politique un problème à résoudre dans et par l’histoire, ensuite en soumettant la politique à une critique radicale au nom de l’allusion qu’il représenterait.

La politique est encadrée et réglée par des normes juridiques bien définies. C’est ainsi que sa modernité se déploie en trois vagues :

a).- concepts de la politique : N. Machiavel[4]

Machiavel parle de politique pure, politique réalistement regardée en elle-même et sans autre fin qu’elle-même, hors de toute considération morale et religieuse[5]. Le chef ou le pouvoir politique doit passer au-dessus des autorités ecclésiastiques et se subordonner les choses sacrées. L’Etat souverain est doté d’une suprématie métaphysiquement absolue, à l’échelle de la sphère humaine, en commandant aux ministres du divin. Il place la politique en dehors de toute morale et en dehors de toute logique. La position de Machiavel ne se suffit pas à elle-même. Il sait que le politique existe. Sa conception est la suivante : vous voulez le pouvoir, prenez-le par tous les moyens. Cela ne signifie pas pour autant que la prise du pouvoir ne respecte pas l’ordre politique. La dimension pragmatique de la prise du pouvoir selon Machiavel peut être comprise de deux façons différentes. Premièrement, il y a l’ensemble de techniques et de manœuvres pour la prise et la conservation du pouvoir. Deuxièmement, Machiavel enseigne sur le fait qu’il ne convient pas d’examiner la politique sous les rapports de la justice et de la morale. En fait, l’art de gouverner la cité répond à une mise en pratique de quelques principes qui ne relèvent ni de la morale, ni de la justice.

b).-justification de la politique : T. Hobbes (Le Léviathan)[6]

Hobbes introduit un nouveau principe de composition, en droit, de toute communauté politique concevable, qui se résume en une très simple proposition : il n’y a que des individus. L’enjeu philosophique du droit naturel moderne, de Grotius et Hobbes à Rousseau, va être de la redéfinition du politique selon le sujet, doublement, du côté de l’élément politique, le citoyen, sous l’aspect du sujet du droit individuel. Mais aussi du côté de l’ensemble politique, de la communauté politique, sous l’aspect du sujet politique collectif.

c).-milieu dans lequel la politique se réalise : Hegel[7]

Hegel parle de la secondarisation du politique. Le point de vue du politique est le point de vue de l’organisation d’ensemble et de la communauté humaine. Hegel maintient l’idée ancienne du primat organisateur du politique. Le politique continue d’appartenir à l’univers intellectuel du droit naturel moderne et il amène au jour les instruments intellectuels qui vont permettre de le renverser. Chez les libéraux, le pouvoir politique est déchu de son statut de cause pour être assigné au rang d’effet, ensuite le politique cesse d’être conçu comme organisateur pour n’être plus considéré que comme un produit second de la société. Avec Hegel, le détrônement du politique atteint son point extrême avec sa relégation au rang de superstructure essentiellement répressive par rapport à l’infrastructure constituante représentée par le mode de production.

Après avoir considéré ces trois théoriciens de la philosophie politique, Marcel Gauchet tente de répondre à cette question : quelle est la nature de la démocratie ?

Il pense que la démocratie suppose pour apparaitre et se développer une forme extrêmement particulière de communauté politique rendant concevables ces deux choses hautement improbable à l’aune de ce dont les millénaires de l’histoire humaine nous offrent le spectacle à savoir : un pouvoir collectivement appropriable et un lien collectif individualisable. Les hommes existent d’abord et se lient ensuite. De ce pas, l’état-nation est la mise en forme du politique qui correspond à la sortie de la religion. Elle consiste fondamentalement dans la construction d’une forme d’unité alternative par rapport à l’unité religieuse, alternative faisant passer par le politique, justement, ce qui passait par la religion. En fait, l’état-nation est la forme politique qui rend concevable et praticable la révolution de l’histoire, c’est-à-dire l’assomption d’un passé commun en vue d’un futur voulu ensemble. Ainsi la démocratie poursuit son œuvre patiente d’accommodement entre le droit et le politique à la fois relativement complices

Différence entre le politique et la politique

Il importe de faire la différence entre le politique et la politique, cette différence s’avère importante dans un contexte où beaucoup de beaux-parleurs dans les médias haïtiens s’octroient le titre l’expertise « analyse politique » ou « leader d’opinion ». Le problème ne se trouve pas tant dans le titre qu’ils s’octroient mais dans une maîtrise imparfaite des notions élémentaires de politique en tant que « science ». Le politique est la désignation de l’essence politique de l’ensemble des sociétés humaines. Le politique nait et trouve sa nécessité dans la crise d’un nouveau genre vers laquelle se dirigent nos démocraties triomphantes. Le politique impose à la politique des limites pour lui donner les moyens de poursuivre sa tâche spécifique de réalisation du droit. Le politique fait le travail d’institution entre nature et artifice, qui fait la spécificité des communautés humaines. Il est ce nœud qui donne aux hommes une certaine puissance sur le monde qui les transcende. Le politique institue. Le politique est l’organisation de la discontinuité des unités humaines. L’enjeu du politique est transcendantal. (On ne peut l’expérimenter qu’à l’intérieur des concepts transcendantaux d’espace et de temps)[8]. Le politique vise ce qui permet à l’homme de sortir de l’état de nature.

La politique désigne la spécificité de la politique démocratique. La politique est le visage que prend le politique dans notre société. Les manifestations des opinions, le débat public, la désignation des gouvernants par le suffrage, le domaine d’application et de la réalisation du droit appartiennent à la politique. La politique délibère.

D’une façon plus simple, on pourrait dire que le politique est l’ensemble du domaine des institutions, distingué d’autres aspects de la réalité sociale, en particulier de la sphère économique. Et la politique est l’art de gouverner la cité, de diriger l’Etat. Le mot politique employé dans le contexte marxiste doit être compris dans le sens du politique. Marcel Gauchet, à qui on avait demandé pourquoi une telle insistance sur la différence entre le politique et la politique a répondu à la revue Philosophie Mag : « La politique est une chose récente. Elle désigne les activités qui tournent autour du pouvoir par représentation qui est le pouvoir légitime dans nos sociétés : le pouvoir vient de l’élection par les citoyens. Cela suppose toute une série de conditions (de la liberté de la presse à l’existence de partis et à la discussion publique). Les sociétés libérales voudraient tout ramener à la politique. Dans ce schéma, les libertés individuelles produisent un pouvoir qui les représente tout en étant lui-même limité par ces libertés premières. Ce sont les libertés individuelles qui font l’essentiel. Le rôle du pouvoir se réduit à maintenir les conditions de possibilité d’une société de marché, d’une société qui naît de la composition des libertés des acteurs. Le politique, c’est tout autre chose. C’est ce qui permet à la société de tenir ensemble. Il existe depuis toujours. La fonction du politique est de produire l’existence des sociétés humaines, car, à la différence des sociétés animales, elles n’ont pas d’existence naturelle. Les termites ou les castors ne délibèrent pas, que je sache, de leur organisation collective. Le propre des sociétés humaines est de s’autoproduire au travers du politique. Le politique assure aux sociétés une prise sur elles-mêmes. La question est de savoir ce que devient le politique dans nos sociétés où la politique a pris toute la place visible. L’illusion libérale est de croire que le politique est intégralement soluble dans la politique. En réalité, il est toujours là de manière invisible. Il a basculé dans l’infrastructure symbolique des sociétés. Pendant longtemps, il s’est présenté comme ce qui ordonnait les sociétés d’en haut. Maintenant, il produit leur cohérence par en bas. Il est le contenant invisible qui permet aux libertés individuelles de jouer sans plus avoir à se soucier de ce qui les lie. On a le signe de cette fonction cachée avec le poids que conserve l’État. Alors qu’il est censé ne plus servir à grand chose, personne n’arrive à s’en débarrasser ! Même aux États-Unis, où son rôle est plus limité qu’en Europe, il coûte 36 % de la richesse nationale. En fait, le politique est ce qui permet à la politique de fonctionner. »

Les tâches de la philosophie politique

  • Faire sa propre histoire[9] (L’histoire de la philosophie politique a tendance à oublier sa raison d’être. La politique doit comprendre les raisons auxquelles elle obéit). L’histoire doit faire sa propre histoire parce que, contre l’enfermement dans le présent, la dimension généalogique y est plus tangible qu’ailleurs : ce qui nous tourne vers la pensée du passé, c’est l’indispensable recherche de nos commencements, p. 511
  • Expliquer le parcours à l’envers et en accéléré que l’humanité refait[10] (l’histoire nous ramène au droit et le droit nous ramène au politique), tout se passe comme si nous refaisions le parcours à l’envers et en accéléré : l’histoire nous ramène au droit et le droit nous ramène au politique. C’est cet étonnant parcours qui détermine l’actualité de la philosophie politique.
  • Etudier la résurgence[11] et l’évanescence[12] du politique. Le politique connait un dévoilement par évanescence. Il resurgit dans le moment et dans le prolongement du triomphe des principes démocratiques, en fonction même de cette victoire par une suite imprévue du retour du droit. Ensuite l’on comprend que quand il y a résurgence du droit, il y a résurgence du politique.
  • Trouver la face visible et la face cachée de la démocratie[13]
  • Trouver de quel droit la démocratie se réclame
  • Etudier quelle politique sous-tend la démocratie
  • Interroger le vertige intérieur qui retourne les démocraties contre leur support historico-politique et les ferme à l’intelligence à la fois de leurs bases et de leurs limites. Aussi seules l’histoire et la société sont capables d’expliquer la politique et le droit, en aucun cas on ne peut admettre le contraire.

Le politique est une vision philosophique. Toute philosophie a toujours des rapports à la philosophie politique puisque l’anthropocentrisme ne peut pas être mis à l’écart. En effet, l’homme a toujours été au cœur de toutes les innovations à tous les niveaux. Le politique permet d’expliquer les choses. Il est force de conclure que la philosophie a pour tâches principales l’identification du politique et la place qu’il occupe dans nos sociétés. De plus, à l’instar de Gauchet, il n’est pas impertinent d’affirmer que l’humanité est politique en ceci qu’elle se présente toujours et partout sous l’aspect d’une pluralité de communautés processuellement autonomes. Elle ne serait pas politique s’il existait ce que les auteurs classiques appelaient une société générale du genre humain.[14] p. 555

Bibliographie

E. Kant, Critique de la raison pure, trad. d’A. Renaut, Flammarion, Paris, 2001.

G. W. F. Hegel, la phénoménologie de l’esprit, trad. par Jean Hyppolite, Paris, Aubier, 1941.

Jean-Jacques Rousseau, le contrat social, Flammarion, Paris, 1762.

Marcel Gauchet, la condition politique, tel Gallimard, Paris, 2005.

Nicolas Machiavel, Le prince, (réédition Coll. idées, Paris, édition de 1997)

Thomas Hobbes, Le Léviathan, Gallimard, folio essais, trad. De G. Mairet, Paris, (réédition version 2000, 1027p.)

Dictionnaire de philosophie, Larousse, Paris, 1996.


[1]Dictionnaire de philosophie, Larousse, Paris, édition de 1996, 521p.

[2] Martin Legros et Nicolas Truong In Philosophie Mag, No 7, mars 2007: « Marcel Gauchet écrit la généalogie de notre condition moderne, de l’histoire politique des religions à la naissance de la psychiatrie, en passant par les nouveaux visages de l’enfance et de l’éducation. À l’écart des circuits balisés, il s’est imposé comme un témoin et un analyste privilégié de la vie politique »

[3] Jean-Jacques Rousseau, le contrat social, G. Flammarion, Paris, édition de 1984 (il sort du théologique pour essayer de faire comprendre que c’est l’homme qui doit changer les choses, c’est ainsi qu’il est aussi à l’origine de la Révolution Française). A voir notamment Jean Bodin, John Locke, et Thomas Hobbes dans Le Léviathan.

[4] Nicolas Machiavel (dit Machiavel), Le prince, idées, Paris, édition de 1997

[5] M. Gauchet pense que l’histoire du monde occidental est donnée par le christianisme qui est une religion à la sortie de la religion. Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Gallimard, Bibliothèque des Sciences Humaines, Paris, 1985

[6] Thomas Hobbes, Le Léviathan, Gallimard, folio essais, trad. De G. Mairet, Paris, édition de 2000, 1027p.

[7] G. W. F. Hegel, la phénoménologie de l’esprit (chapitre relatif à la dialectique du maitre et de l’esclave)

[8] E. Kant, Critique de la raison pure, trad. d’A. Renaut, Flammarion, Paris, édition de 2001, 749p.

[9] Marcel Gauchet, la condition politique, tel Gallimard, Paris, édition de 2005, p.509 « Nous ne sommes plus capables d’accéder à nous-mêmes, à notre identité, à la vérité de notre condition que par  le détour du passé dont nous sortons et dont nous nous éloignons »

[10] Idem, p. 521

[11] Idem, p. 531

[12] Idem, p. 536 « Il nait et trouve sa nécessité dans la crise d’un genre nouveau vers laquelle se dirigent nos démocraties triomphantes »

[13] Le siècle des Lumières marque un approfondissement considérable de la réflexion sur la démocratie. Mettant l’accent sur la valeur absolue de la liberté individuelle, le philosophe anglais John Locke, auteur du Traité sur le gouvernement civil (1690), se prononce en faveur d’une monarchie constitutionnelle, où le souverain, tenant son pouvoir du pacte social et non plus du droit divin, peut être renversé par l’insurrection s’il outrepasse ses prérogatives. Poursuivant cette réflexion qui, sans remettre en cause le principe monarchique, s’interroge sur la forme que doit revêtir le pouvoir pour qu’il soit considéré comme légitime, Montesquieu fait franchir un pas décisif à la pensée politique en formulant la théorie de la séparation des pouvoirs, en vertu de laquelle une limitation réciproque des prérogatives de l’exécutif, du législatif et du judiciaire évite toute dérive vers l’absolutisme. Rompant avec cette optique qui, si elle définit un nouveau mode d’exercice du pouvoir, mettant l’accent sur la protection de l’individu dans la perspective du libéralisme, refuse de s’interroger sur l’origine du pouvoir, et refuse par exemple toute perspective de démocratie directe, Jean-Jacques Rousseau fait de toute forme de collectivité politique la résultante d’un contrat social, par lequel chaque citoyen, se soumettant à la volonté générale incarnée par le corps social dans son ensemble, est plus libre que s’il était isolé face au pouvoir d’un seul, et plus heureux puisque la collectivité favorise nécessairement le bonheur du plus grand nombre. Cette conception, qui fait primer le collectif sur l’individuel, est l’une des sources de la conception moderne de la démocratie, mais elle est entrée fréquemment en conflit avec le modèle de la démocratie représentative et libérale tel qu’il a été défini par les révolutions américaine et française.

Ces quatre dernières tâches concernant directement la démocratie permettent à l’auteur d’étudier la société au regard d’un régime qui admet « un pouvoir collectivement appropriable et un lien collectif individualisable »p.542

[14] Idem

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