Dr Hervé Boursiquot

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De l’expérience au savoir, du savoir à l’action.

L’emploi des jeunes en Haïti face aux prévisions mondiales de 2050

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Comment permettre aux jeunes Haïtiens d’accéder au travail lorsque l’expérience est exigée avant même qu’ils aient eu la possibilité de l’acquérir ? La question de l’emploi des jeunes renvoie autant à la création d’activités économiques qu’à la formation, aux qualifications, au rôle de l’État et du secteur privé et aux représentations sociales du diplôme. Face aux transformations démographiques et économiques annoncées à l’horizon 2050, Haïti doit aussi interroger la manière dont elle prépare sa jeunesse à entrer dans la vie professionnelle.

En 1984, Jacques Freyssinet introduit ainsi son livre1:

Des dizaines de millions de chômeurs dans le monde aujourd’hui, c’est avant tout une source de scandale. D’abord un scandale individuel, pour ceux qui cherchent vraiment un emploi et se trouvent rejetés dans une situation d’infériorité (…) scandale à l’échelle sociale ensuite : comment des systèmes économiques qui sont loin d’assurer à tous un niveau acceptable de satisfaction des besoins, surtout si l’on se place au niveau mondial, peuvent-ils gaspiller des quantités aussi considérables de capacités de travail, c’est-à-dire des capacités de production?

La réflexion de Freyssinet reste actuelle parce qu’elle invite à considérer le chômage non comme une situation individuelle appelant seulement la compassion, mais comme un phénomène socioéconomique qui interroge la capacité d’une société à mobiliser ses ressources humaines. Dans le cas haïtien, cette question concerne particulièrement une jeunesse nombreuse confrontée à une difficulté récurrente : l’expérience professionnelle est souvent demandée à l’entrée sur le marché du travail alors même qu’il faut pouvoir travailler une première fois pour l’acquérir.

La question devient alors celle des possibilités réellement offertes aux jeunes : où peuvent-ils travailler, dans quels secteurs et avec quelles qualifications ? La tertiarisation rapide des représentations du marché du travail contribue également à hiérarchiser les emplois, certains métiers techniques, manuels ou de production étant encore considérés comme inférieurs ou comme des solutions réservées aux personnes en situation d’échec. L’enjeu est donc autant économique qu’éducatif et social : il faut accompagner les jeunes vers des trajectoires professionnelles diversifiées et reconnues.

Qui doit créer les emplois ?

La création d’emplois ne repose pas sur un acteur unique. L’État a notamment la responsabilité de créer un environnement favorable à l’investissement et à l’activité économique, de fournir les services publics relevant de ses missions et d’établir un cadre qui protège les travailleurs. Le secteur privé, de son côté, joue un rôle central dans la création d’emplois productifs. Dans le cas haïtien, l’enjeu n’est donc pas seulement de demander davantage d’embauches publiques, mais de construire les conditions de sécurité, de confiance, d’investissement et de régulation permettant aux activités économiques de se développer. Tout le monde ne peut pas être fonctionnaire, et tout le monde ne souhaite pas l’être. En revanche, chaque travailleur devrait pouvoir bénéficier de conditions professionnelles cohérentes avec ses compétences, sa contribution et les normes applicables. La question de l’emploi suppose ainsi une articulation entre action publique, investissement privé, protection des travailleurs et développement économique.

Quelles conditions réunir pour favoriser l’emploi des jeunes ?

L’éducation doit jouer un rôle plus technique et je ne m’empêcherai jamais de le dire : tout le monde n’a pas besoin d’aller jusqu’au baccalauréat et le baccalauréat doit cesser d’être généraliste, il doit agir sur l’employabilité. Il faut se tenir au principe que chaque individu fait son choix et on ne doit rien lui imposer, c’est de la violence, symbolique, dit-on. Tout le monde n’a pas besoin d’avoir une Licence, un Master ou un Doctorat. Les universités n’existent pas pour coller des grades académiques. Avec les indicateurs démographiques qui définissent Haïti, des formations initiales de quatre ans ne peuvent pas être les seules qui caractérisent les universités. Des cycles courts de deux ans peuvent permettre de former de bien meilleurs professionnels aptes à intégrer le marché du travail ou à créer leur propre activité professionnelle, et du coup, créer également des emplois. Si l’État est le plus grand pourvoyeur d’emplois, les investissements qui doivent construire le pays se feront difficilement. L’État doit être pourvoyeur d’emplois de qualité et l’État doit protéger chaque employeur et chaque employé pour emboîter le pas vers une société plus cohésive. L’exigence de certifications professionnalisées ou poussées représente la traduction socioprofessionnelle d’une vision de qualité, de rendement et de méritocratie. Qui fait tourner le pays? Avec quelles compétences? Si les ménages accusent une pauvreté qui ne se démontre plus, l’exigence de formations longues pour peu de compétences et pour des emplois sans haut niveau de compétences n’est qu’un crime. Pourquoi exiger 3 ans si l’on doit se concentrer 1 an ou 2 ans pour faire une formation professionnelle et technique? L’État doit créer les conditions pour renforcer la disponibilité des emplois dans tous les secteurs et le secteur éducatif de concert avec les acteurs du monde du travail doit penser à l’aspect professionnel dans une vision de l’égalité des chances et des places. C’est surtout dans le cadre de cette vision que les exigences ne doivent pas se rapprocher d’un abus qui désavantage une catégorie tout en élargissant le fossé des inégalités socioéconomiques.

Formation initiale et construction d’une nouvelle société

Relever le défi de l’emploi des jeunes nécessite de repenser à la fois les pratiques de recrutement, les pratiques sociales de qualification et les pratiques éducatives de certification. Personne ne devrait devoir suivre trois à quatre années d’études universitaires pour occuper un emploi dont les compétences pourraient être acquises par une formation technique ou professionnelle plus courte. De même, toutes les formations permettant d’occuper des postes intermédiaires ne devraient pas nécessairement avoir le baccalauréat comme unique porte d’entrée. La multiplication des établissements et des formations supérieures en Haïti mérite d’être interrogée non seulement sous l’angle de leur nombre, mais surtout de leur qualité, de leur régulation, de leur articulation avec les besoins du marché du travail et des débouchés qu’ils offrent. Des choix sérieux doivent être faits pour que l’emploi des jeunes cesse d’être seulement un discours et devienne une question structurante de politique éducative, économique et sociale.

La priorité accordée à l’emploi des jeunes ne doit pas être pensée comme une opposition entre générations. Les difficultés d’accès au travail touchent aussi des adultes plus âgés, mais agir tôt sur l’insertion des 16 à 30 ans peut éviter que l’exclusion professionnelle ne se prolonge et ne se reproduise. Les jeunes doivent pouvoir travailler, financer leurs études s’ils souhaitent les poursuivre et construire progressivement leur autonomie. Les représentations associant la vie adulte à la fin préalable des études longues méritent également d’être interrogées. Étudier, travailler et construire une vie familiale ne sont pas nécessairement des étapes qui doivent se succéder de manière rigide ; elles peuvent aussi s’articuler selon les situations et les projets individuels.

Quels impacts sur l’emploi et le développement ?

Selon la Banque mondiale, au cours des dix à quinze prochaines années, environ 1,2 milliard de jeunes dans les pays en développement atteindront l’âge de travailler, alors que les trajectoires actuelles conduiraient à la création d’environ 400 millions d’emplois sur la même période. La même source estime que, d’ici à 2050, plus de 85 % de la population mondiale vivra dans des pays en développement. Ces projections donnent une dimension mondiale au défi de l’insertion professionnelle des jeunes.

Un pays ne se développe pas uniquement avec des emplois nécessitant des grades académiques élevés. Haïti doit diversifier les représentations de la réussite professionnelle et mieux reconnaître les métiers dont les effets se traduisent directement dans la production, les services et l’activité économique. Tout comme on ne fait pas fonctionner une armée composée uniquement de généraux, on ne construit pas un pays uniquement avec des titulaires de Bac+5 et de Bac+8. Dans la mesure où une personne peut gagner sa vie décemment et exercer une activité utile et reconnue, les études longues doivent rester une possibilité et non devenir l’unique représentation de la réussite.

Le diplôme demeure un standard nécessaire pour certaines fonctions, mais il ne constitue pas à lui seul un indicateur suffisant de compétences avérées. Les jeunes doivent se former, tandis que les exigences de recrutement doivent rester proportionnées aux compétences réellement nécessaires pour exercer les emplois concernés. On ne devrait donc pas conditionner systématiquement leur accès au travail à l’obtention de grades académiques du schéma LMD2 ni à un grand nombre d’années d’expérience professionnelle. En revanche, les normes propres aux professions réglementées ou spécialisées doivent être respectées et continuellement renforcées. Pour les métiers de la santé, de l’éducation et d’autres secteurs sensibles, la définition et le contrôle des parcours de qualification relèvent des autorités compétentes en dialogue avec les partenaires sociaux et les organisations professionnelles. Innover dans les pratiques de qualification et de certification pourrait ainsi contribuer à mieux reconnaître les compétences tout en réduisant la place du non-formel non régulé dans plusieurs secteurs de la vie nationale.

  1. Freyssinet, J. (1984). Le chômage. Paris : La Découverte, coll. Repères.,p.5 ↩︎
  2. Correspond au grade de Master ↩︎
  3. Correspond au grade de Doctorat ↩︎
  4. Licence Master et Doctorat ↩︎

Licence : texte publié sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Auteur : ORCID 0009-0008-0070-467X







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