Dr Hervé Boursiquot

Dr Hervé Boursiquot

De l’expérience au savoir, du savoir à l’action.

Paysage haïtien de montagnes et de littoral avec le drapeau d’Haïti, un microscope, un ordinateur et des ouvrages symbolisant l’enseignement supérieur, la recherche, l’innovation et le développement.

L’enseignement supérieur et la R&D comme moteur de développement pour Haïti

By

·

24–36 minutes

Comment faire de l’éducation autre chose qu’un secteur à financer, pour en faire une véritable infrastructure de développement ? À partir d’une interview consacrée à mon parcours et à mes travaux, ce texte met en relation plusieurs enjeux souvent traités séparément : enseignement supérieur, recherche scientifique, formation des enseignants, reconnaissance de l’expérience et relations entre formation et emploi. Le cas haïtien sert ici de fil conducteur à une réflexion plus large : construire une société capable de produire ses compétences, ses chercheurs et ses innovations suppose de faire du savoir et de la R&D des capacités nationales, et non des dimensions périphériques du développement.

Les grands penseurs de l’économie n’ont pas de doute là-dessus. Les grandes puissances mondiales en font un parfait exemple où l’enseignement supérieur et la R&D participent largement à la croissance économique.

L’article a été publié le 28 janvier 2026. Je pense qu’il est intéressant de diffuser les réponses aux questions qui m’ont été posées. Elles peuvent servir de guide à toutes celles et à tous ceux qui s’intéressent à la formation continue, à la validation des acquis de l’expérience, au partenariat en éducation, à la condition enseignante, aux relations entre univers de formation et univers d’emploi, aux communautés de pratiques d’enseignants, aux représentations sociales, entre autres.

Il ne s’agit pas d’un copier-coller basique des réponses données à GMSAvenue, il s’agit d’une re-structuration (un aménagement?) d’une multitude d’informations. Des zones d’ombres ont été clarifiées, ce qui apporte une différence certaine. Le but consiste à accompagner le lecteur, même le plus averti, en facilitant la tâche pour une lecture rapide et efficace. Le nouveau projet qui commence avec cette publication est que toutes les thématiques abordées lors de cette interview, et qui sont clairement identifiées en intertitre avant chaque question, soient traitées de manière spécifique avec toute la rigueur de l’exercice d’écrit scientifique. Je vise par là une participation plus intéressante à la production de nouvelles connaissances en tenant compte du contexte haïtien que je pourrai me permettre parfois de comparer avec d’autres pays de la région caraïbéenne. Je suis heureux de partager ces premiers éléments avec vous et je remercie l’équipe de GMSAvenue de cette belle initiative.

01. Enseignement supérieur et R&D : l’origine d’un engagement

Votre parcours : Depuis 2012, vous militez pour que la recherche et l’enseignement supérieur participent à la croissance économique d’Haïti. Qu’est-ce qui a déclenché cet engagement initial ?

Pendant mes études, je me suis familiarisé avec des penseurs qui ont abordé les relations de l’éducation et la croissance économique. Je me suis particulièrement concentré sur Philippe Aghion qui a beaucoup travaillé sur les mécanismes permettant aux États de rapprocher leur pays de l’axe technologique et de la croissance économique. En effet, des investissements massifs dans l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et le développement permettent à des pays comme les États-Unis, l’Angleterre ou la Chine, pour ne citer que ceux-là, de développer des politiques de croissance économique avec un rapprochement significatif de l’axe technologique les vingt dernières années.

Si l’IDH2 des pays comme le Danemark, la Finlande, la Norvège, le Luxembourg, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suède ou la Suisse, entre autres, s’est stabilisé avec une tendance à la hausse depuis les dix dernières années, l’impact de la R&D n’est pas négligeable. Le classement de Shanghai depuis les dix dernières années présente les États-Unis toujours avec la même place s’agissant de ses universités qui sont les meilleures au monde. Il suffit de vérifier la part occupée par les investissements massifs dans l’enseignement supérieur et la R&D de ce pays pour éviter de s’étonner chaque fois que ce classement sort. Les pays qui arrivent avec des éléments nouveaux ayant acquis des rangs plus intéressants dans ce classement ont fourni des efforts importants pour la part du budget consacrée à la modernisation de leur système d’enseignement supérieur ainsi qu’une innovation assez solide pour gagner la compétition régionale.

Les recherches que j’ai menées lors de la réalisation de ma thèse doctorale me permettent de quantifier le taux de diplômation des universités haïtiennes. Les universités haïtiennes diplôment très peu leurs étudiants. Sur vingt étudiants qui ont bouclé un cycle d’études universitaires en sciences humaines, par exemple, près des ¾ partent sans soutenir leur mémoire et la moitié de cette proportion revient après une moyenne de 4,5 ans pour remplir cette exigence académique permettant d’avoir leur diplôme. On n’est qu’au grade de Licence.

La première école doctorale d’Haïti a pris naissance dans un contexte de dénuement total avec peu de chercheurs avérés et les programmes de masters permettant aux étudiants d’avoir des prérequis pour s’inscrire en thèse de doctorat n’avaient pas encore atteint le niveau basique d’institutionnalisation. De plus, la tendance est que peu de gens pensent d’abord à se former avant d’exercer un métier. La course au diplôme n’existe pas encore. Et le mot université ne renvoie nullement à cette réalité de formation d’une masse critique de professionnels capables d’exceller dans tous les niveaux d’activités sur le plan national. 

Les acteurs internationaux qui interviennent en Haïti restent uniquement au niveau de l’enseignement de base et n’atteignent même pas l’enseignement secondaire. Les acteurs internationaux, les organisations internationales et les acteurs de coopération agiraient dans le sens d’un non-rapprochement de l’éducation à la croissance économique. En même temps ce n’est pas leur rôle, il s’agit d’une responsabilité de l’État. Pour une raison ou pour une autre l’État en Haïti s’est vu être déresponsabilisé de sa mission de coordination des fonds provenant de l’International et qui sont dépensés dans l’éducation.

Toutes ces réalités me portent à me dire que je dois militer pour que l’enseignement supérieur et la recherche scientifique occupent une meilleure place. Haïti est capable de se rapprocher de l’axe technologique, Haïti est capable de lier l’éducation à la croissance économique. Je suis encore resté convaincu que l’enseignement supérieur, la recherche et le développement peuvent participer plus activement à une politique de croissance économique et c’est là que je me suis dit que je dois véhiculer cette idée. Il s’agit d’institutionnaliser ce paradigme, faire en sorte que l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et le développement soient un déjà là comme le veulent les adeptes du courant institutionnaliste, quand il faut penser croissance économique, innovation et rapprochement de l’axe technologique.

02. Communautés de pratique : apprendre et se former entre pairs

Communautés de pratique : Dans votre livre Communauté de pratique d’enseignant-e-s, vous insistez sur l’importance du travail collaboratif entre enseignants. Quels obstacles culturels ou institutionnels freinent encore cette dynamique en Haïti ?

Ce livre qui se veut avant tout un guide pour tout corps professionnel en quête de mécanisme pour renforcer le partage de bonnes pratiques, renforcer la formation par les pairs ou tout simplement mettre en place un dispositif de formation continue raconte avant tout une histoire de tout un pays.Je dirais de préférence qu’il raconte aussi l’histoire d’un corps de professionnels enseignants dont la majorité d’entre eux sont dépourvus de formation et de compétences pour le métier qu’ils exercent. Et, malheureusement, ils sont des professionnels de l’éducation, d’où la pertinence de l’intervention pour développer un dispositif de formation continue.

Ce livre raconte une histoire sans la raconter.

En effet, j’avais un mandat de Développement International Desjardins pour mettre en place un dispositif de formation continue via les communautés de pratique d’enseignants en Haïti dans deux départements géographiquement éloignés et différents sur presque tous les aspects. Le groupe Desjardins au Canada représente une fédération de caisses populaires, en gros c’est une banque. Le projet de base Crédit-Écolage avait pour objectif d’accorder un prêt aux parents pour payer l’école de leurs enfants Il s’agissait d’un prêt presque à taux zéro au regard des taux pratiqués par les caisses populaires en Haïti.

La question qui a débouché sur le volet Éducation dans le projet est : si on donne de l’argent pour envoyer des enfants à l’école, comment s’assurer que ces enfants aillent dans de bonnes écoles ?

Un groupe d’experts en éducation dont je faisais partie avait la mission de faire de la formation continue dans les écoles bénéficiaires du projet par le développement des communautés de pratique.

C’est là que nous nous sommes retrouvés face à un problème majeur : les enseignants ne se parlent pas quand il s’agit d’aborder des soucis pédagogiques. Ils étaient pour la plupart des adhérents au même syndicat, tout ce dont ils se parlaient portait sur la condition enseignante et rien sur le pédagogique. L’État était un ennemi commun contre lequel tout le monde s’unissait pour le grand combat. Les élèves n’étaient pas dans leur priorité, rien qu’à voir le comportement qu’ils adoptaient quand il faut vulgariser leurs doléances, j’avais bien compris qu’ils n’aimaient pas trop le métier d’enseignant.

L’histoire serait longue à expliquer pour faire comprendre pourquoi la collaboration n’existe pas et il fallait la faire émerger pour avancer. C’est justement au fil des échanges avec les enseignants que je me suis rendu compte que la plupart ne s’entendaient pas. Mes collègues canadiens ne pouvaient pas comprendre ces subtilités très rapidement. Les enseignants haïtiens ne s’entendaient pas pour maintes raisons, certains (hommes) traitaient les collègues (femmes) de personnes peu intelligentes car elles travaillaient dans les plus petites classes du système, comme si ceux qui travaillent dans les plus grandes classes étaient plus intelligents.

Malheureusement, tel que c’est fait on retrouvait surtout des hommes dans les plus grandes classes et des femmes dans les plus petites classes. Ceux/celles qui sont passé-e-s par les écoles normales d’instituteurs se considéraient plus intelligents que ceux qui n’ont pas pu faire ce parcours. Ce qui transformait l’école en une machine à gaz qui pouvait exploser à n’importe quel moment. Dans ce contexte de plus intelligents et de moins intelligents, personne ne se parlait. Le directeur d’école qui devait jouer son leadership relationnel et agir comme le premier conseiller pédagogique de l’école ne développe pas un canal communicatif permettant à ces soucis de venir sur la table de négociation et développer un début de solution. Aucune collaboration et personne ne parle de problème lié à la pratique enseignante.

Quand on a commencé avec les premières communautés où il fallait échanger sur un problème pédagogique, personne ne savait ce que c’était. On n’en a jamais parlé. Le vrai souci est que celui ou celle qui ose s’exprimer sur une difficulté avoue en même temps son incompétence. Un sentiment de honte, d’impuissance, d’un faux professionnel, entre autres, constituait un blocage.C’est à se demander comment les élèves qui disaient n’avoir pas compris étaient traités. Comment peut-on conduire les élèves à la réussite si on ne peut pas expliquer ce qui faisait problème pour un meilleur enseignement ? Pourquoi ceux qui se disaient être les plus intelligents ne se mettaient pas au service des autres pour renforcer la réussite des élèves ?

Ce qu’il est possible de dire aujourd’hui est que les écoles où j’ai développé les communautés de pratique ont pu continuer à agir au départ du Projet. Mais, je me demande encore ce que font celles où le principe collaboratif n’a jamais été mis en avance pour que le partage des bonnes pratiques serve les intérêts collectifs. Je me rappelle encore cette phrase qui avait tout déclenché : ceux qui ne trouvent pas de problème sont ceux qui ne travaillent pas vraiment. Il faudra encore d’autres gens pour faire véhiculer cette idée. Le manque d’estime, la surestime, la réflexion sur la pratique professionnelle, les représentations associées à l’incompétence sont autant de blocages à la bonne collaboration.

03. Représentations sociales et compétences pédagogiques

Représentations sociales : Vous soulignez que les problèmes pédagogiques sont souvent perçus comme de l’incompétence. Comment changer ces représentations pour favoriser l’apprentissage collectif et l’innovation en classe ?

Je ne veux pas souvent le dire parce que je pense que le vécu de chaque personne peut expliquer le comportement qu’il adopte au quotidien dans ses relations avec ses collègues, ses amis et même sa famille. Les représentations étant un guide pour l’action comme le pensent des auteurs comme Jean-Claude Abric, Claude Flament ou Denise Jodelet, elles procèdent par noyau et par éléments périphériques. Le contexte de l’enseignement de base en Haïti où on rencontre des enseignants plus ou moins bien formés et qui à qui il est imposé une collaboration permet d’identifier une valorisation excessive de sa personne pour certains et une auto-relégation au second plan pour d’autres.

Le diplôme, la formation dont ils sont issus ou la capacité avérée et souvent la classe d’enseignement peuvent représenter le noyau central de la compétence pour ces enseignants. Le comportement qui est fonction de cette représentation de la compétence traduit donc que l’enseignant cherche à se mettre en valeur, à être présent ou à se faire tout petit parce qu’il ne voudrait pas être interrogé sachant que ce qu’il a à donner comme réponse ou comme suggestion ne vaut pas la peine d’être écouté par ses collègues. Quand on n’a pas un certain niveau, quand on ne vient pas de telle école [renommée ?] ou quand on n’enseigne pas dans telle classe, on n’a pas grande confiance dans ce que l’on fait, on ne réfléchit pas sur sa pratique et on ne partage pas ses expériences. La collaboration ne se manifeste pas parce que l’enseignant pense que les autres ne vont pas apprécier ce qu’il fait parce qu’il s’inscrit lui-même dans un profil de médiocre qui le bloque quand il doit parler et expliquer ce qu’il mobilise comme stratégie quand il se trouve en face de tel ou tel souci pédagogique.

Et justement, si personne ne lui a dit, ne serait-ce qu’une seule fois, que le problème pédagogique est inhérent à la pratique pédagogique en développement, il a tendance à identifier ce problème à un souci de capacité venant de lui. Au point que parfois, les élèves qui disent qu’ils ne comprennent pas ou qu’ils ont telle difficulté à apprendre sont exclus de la classe ou se font carrément moquer d’eux par l’enseignant d’abord, et par les élèves ensuite. Une conséquence directe de la représentation associée au principe où il y a une diabolisation de celui qui parle de problème ou de celui qui rencontre un problème. Du coup, aucun enseignant n’expose les problèmes rencontrés pour éviter que ce problème soit renvoyé à sa compétence technique d’enseignant. En réalité, c’est la manière de se représenter le problème qui traduit le comportement qu’on adopte quand ce problème surgit jusqu’à développer un climat de zéro problème qui serait équivalant à zéro souci de compétence.

On assiste dans ce contexte à un frein quant à l’innovation des pratiques pédagogiques puisque le partage des pratiques ne se fait pas entre les membres d’un même corps. Chaque enseignant qui partage sa pratique à un collègue lui permet d’innover sa pratique parce qu’il apprend à faire différemment de la manière habituelle de faire. Ça c’est ce que dit la science. Mais si personne n’insuffle la nécessité de ce qui se passe et de partager les solutions mobilisées, on n’avance pas, on ne progresse pas. Mais pour qu’un enseignant parle de ce qu’il fait il faut qu’il le valorise d’abord, mais ça s’apprend. Le directeur d’école doit développer un leadership axé sur la valorisation de l’enseignant, vers une valorisation de sa pratique jusqu’à le porter à l’identifier comme objet apte à être partagé avec les autres.

Cela peut paraître une simple sensibilisation mais ça peut prendre beaucoup de temps et il faut que chaque enseignant y trouve son intérêt. C’est aussi la mission des conseillers pédagogiques formant une équipe avec le directeur d’école pour mettre de côté la posture du chef et adopter la posture de l’accompagnateur. L’enseignant tout comme tout professionnel a besoin de s’approprier le principe que ses collègues sont issus de milieux différents tant par le parcours que par les expériences et qu’ils ne peuvent pas tous réaliser chaque geste professionnel de la même manière, d’où le partage de sa pratique est formateur pour les autres et que les autres, s’ils travaillent correctement, doivent forcément rencontrer des problèmes pour lesquels les solutions ne viennent pas rapidement. D’abord, il faut savoir décrire le problème et développer une attention particulière pour apprendre des autres. Tout comme les autres ont besoin de développer une écoute active pour aider à la formulation des difficultés et partager ce qui est fait habituellement pour y remédier.

04. La formation continue comme levier de professionnalisation

Formation continue : L’absence de formation continue est un défi majeur. Selon vous, quelles stratégies réalistes pourraient être mises en place pour instaurer une culture durable de perfectionnement professionnel chez les enseignants ?

Le message le plus fort qu’il est nécessaire d’envoyer est : dans un milieu aussi changeant et évolutif que celui de l’enseignement, la formation initiale est très peu suffisante pour permettre aux enseignants de s’adapter aux innovations pédagogiques tout comme une meilleure prise en compte des soucis pédagogiques inhérents à la pratique enseignante. La première stratégie qu’il faudra mobiliser dans ce contexte précis est que la formation continue s’institutionnalise et ne pas négliger la moindre approche dès qu’il s’agit de mettre les enseignants ensemble pour qu’ils échangent sur les soucis rencontrés et le partage de bonnes pratiques.

Cela ne doit pas exclure non plus l’intervention d’experts professionnels pour développer des modules de formation. Ces formations peuvent déboucher sur des certificats qui renforcent la valorisation du métier d’enseignant mais encore qui renforcent une participation plus active au lieu d’un simple acte de présence. Ce qui a été découvert sur le terrain est que des enseignants étaient tournés en ridicule par leurs collègues quand ils énonçaient la nécessité d’avoir de la formation sur des modules spécifiques. Ce qui leur était dit souvent est : on n’a pas fait ça dans votre école de maîtres ?

Quand le directeur d’école ne joue pas bien son rôle dans l’harmonisation des relations au sein de son staff, il cautionne le renforcement d’une culture de silence qui est contre-productive surtout quand on sait que tout ce qui touche l’enseignant a un impact direct sur l’apprentissage des élèves. Toutes les études montrent que le facteur enseignant est le facteur le plus important quand on parle de rendement scolaire.

En réalité le renforcement des compétences des enseignants ne devrait pas être l’objet de débats, d’ateliers de réflexions ou autre, il doit être une exigence que tous les acteurs se font pour instaurer une culture durable du perfectionnement professionnel chez les enseignants. Le passeport compétences s’impose et une veille sur la mise à jour des référentiels de compétences des enseignants doit être actée dans l’immédiat, toute professionnalisation s’inscrivant dans un cadre précis. Cette volonté s’accompagne d’un choix budgétaire. On ne donne pas uniquement de l’argent pour acheter des matériels, du mobilier ou autre, on met une enveloppe pour de la formation continue. Un accompagnement technique s’impose avec la mobilisation des Inspecteurs et des Conseillers pédagogiques pour que pas un trimestre ne se passe sans qu’on aborde les problèmes que les enseignants rencontrent sur le plan pédagogique afin d’améliorer la didactique tout en améliorant l’apprentissage des élèves. Il ne s’agit pas d’une stratégie qui partira de rien car le calendrier scolaire prévoit des périodes de formation des enseignants, autant les rendre effectives.

05. VAE : articuler formation et expérience professionnelle

Validation des acquis de l’expérience (VAE) : Votre ouvrage sur la VAE montre que l’expérience professionnelle peut être aussi formatrice que l’école. Comment cette loi de 2019 a-t-elle transformé la perception du diplôme et de la compétence en Haïti ?

La loi a été votée comme je l’ai précisé dans mon livre, sans débats au Parlement haïtien, en 2019, soit 4 ans après ma thèse doctorale. J’ai fait plusieurs échanges médiatisés, participé à des conférences, la VAE a beaucoup été véhiculée. Une structure étatique porte le nom de la Coordination Nationale de Développement de la Validation des Acquis de l’Expérience Professionnelle3 depuis 2020 mais jamais budgétisée et sans cadre fonctionnel.

Entre temps, des institutions d’enseignement supérieur privées s’amusent en toute illégalité à coller des grades de Master et de Doctorat sur la base de la validation des acquis de l’expérience. Un business destructeur que la loi de ce pays n’a pas encore identifié pour le combattre et qui dévalorise les titres professionnels et leurs détenteurs. On cherche plus à jouir des privilèges attachés à certains titres académiques sans pour autant se donner la peine de faire ces études de manière effective. On assiste plus à une exploitation de la connaissance du dispositif pour vendre des titres académiques au lieu de mettre en avant le principe que l’expérience est formatrice et pouvait déboucher sur des diplômes au même titre que la formation académique. La perception du diplôme que la Loi amène est que l’on peut avoir un titre sans aller à l’école en essayant de griffonner un faux-semblant d’expérience professionnelle en lien avec ce diplôme. Pour le moment, tout se fait dans le mauvais sens parce que toute la technicité que la VAE exige n’a pas été prise en compte et matérialisée dans des mécanismes procéduraux solides et inattaquables. La mise sur pied de l’Agence Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique4 devra aborder ce sentier rapidement pour éviter que les grades académiques se bradent sous couvert de l’application de la VAE.

La validation des acquis de l’expérience (VAE) stipule que le diplôme seul est peu suffisant pour parler de la compétence. La VAE précise que l’expérience est formatrice. Cependant, elle ne dit pas que l’on doit donner un diplôme à tous ceux qui disent avoir fait sans diplôme des expériences professionnelles dans un secteur quelconque. C’est pour cela que l’État doit identifier par décret tous les diplômes ouverts à la VAE et le cheminement pédagogique à suivre pour y arriver. Il ne s’agit pas d’un dispositif d’école des fans. En France, précisément à Toulouse où j’ai été au plus près de la cuisine technique de la mise en œuvre de la loi sur la VAE dans l’enseignement supérieur, j’ai vu des professionnels qui, après plus de trente ans d’expériences professionnelles ont abandonné un processus de VAE. Ces professionnels qui étaient en quête d’une reconnaissance sociale de leur expérience ont réalisé qu’ils feraient mieux de retourner à la faculté pour avoir le diplôme que de passer par la VAE qui était trop difficile. Toute la difficulté de la VAE vient du fait que l’expérience professionnelle n’est pas communicable. Ils n’avaient jamais appris à le faire, l’accompagnement n’aide pas assez, et passer devant le jury VAE était un calvaire. La loi de 2019 en Haïti n’arrive pas encore à faire comprendre cet aspect. C’est pour cela que les gens voient la VAE comme une manne pour coller des grades à des gens qui ne le méritent pas mais qui veulent à tous prix avoir un diplôme pour en bénéficier des privilèges.

Il importe de souligner que si le diplôme est peu suffisant pour attester de la compétence et que l’expérience peut compléter ou jouer le même rôle, pour certains postes et pour certains corps de métier le diplôme représente un standard.

L’État ne peut pas prendre la responsabilité d’ouvrir ces diplômes à la VAE sans une implication active des corporations. On ne peut pas donner un diplôme de Docteur en Médecine par VAE, un fondé-de-pouvoir ne peut pas se voir attribuer une Licence comme avocat sur la base d’une ancienneté dans la profession du fondé-de-pouvoir. L’ordre des comptables agréés a son mot à dire si on doit ouvrir le diplôme des sciences comptables à la VAE. La Loi de 2019 n’a pas encore traité ces aspects. Il reste encore un vide à combler.

06. Relier éducation, recherche et croissance économique

Lien éducation-économie : Vous défendez l’idée que l’éducation doit être directement liée à la croissance économique. Pouvez-vous donner un exemple concret où cette articulation a déjà produit des résultats visibles en Haïti ?

Pour le moment, je ne suis pas capable de donner un exemple concret où cette articulation a produit des résultats en Haïti. En revanche, des cas observés ailleurs en font la démonstration et l’un des auteurs que je suis avec attention depuis longtemps, Philippe Aghion, qui a travaillé sur cet aspect a été fait Prix Nobel en Économie en 2025. Il faut faire confiance à la science dans un premier temps et appliquer ses recommandations pour mesurer les résultats au lieu de rester dans l’inaction qui n’apporte rien. L’éducation peut participer à une politique de croissance économique et il faut un investissement massif dans la recherche et le développement. Cependant, un pays qui fait la guerre aux chercheurs, aux grands diplômés et au savoir ne peut pas atteindre une politique de croissance économique en faisant participer l’éducation. Et plus les pays atteignent un certain niveau de croissance économique, plus la recherche et le développement vont mobiliser un plus lourd budget, recruter plus de chercheurs et construire son rapprochement de l’axe technologique.

Aucun exemple concret ne peut faire cette démonstration en Haïti car il n’y a pas encore un conservatoire des réalisations universitaires si je m’inscris dans la réflexion de Bonaventure Mvé-Ondo, on ne peut pas encore valoriser la science, le savoir et les objets scientifiques. L’État et la science en Haïti ne font pas encore bon ménage et l’éducation n’est pas encore liée à la croissance économique.

07. Rapprocher les univers de la formation et du travail

Rôle des institutions : Comment les universités et les institutions d’enseignement supérieur peuvent-elles mieux collaborer avec le monde du travail pour renforcer la pertinence des formations ?

Cette idée est pour moi d’une importance capitale, mais il faut faire attention. La participation du monde du travail dans l’élaboration des politiques et des plans de formation ne doit pas transformer ce qui se fait dans les universités et dans les autres institutions d’enseignement supérieur comme un dispositif à la carte. La formation universitaire ne peut pas être réduite uniquement à une commande des acteurs du monde du travail. Cependant, ce dernier connaît ses besoins et peut mesurer les failles et/ou les besoins des professionnels qui leur arrivent.

Il est important que les deux catégories d’acteurs trouvent un canal d’échanges permettant de parler de la formation et de la professionnalisation au lieu uniquement des besoins de stage en entreprise pendant la formation. De plus, il est pertinent que de solides relations se maintiennent entre les institutions de formation et les acteurs du monde du travail pour mieux comprendre les parcours, pour mieux valoriser les titres et mieux faire évoluer les cheminements de certains parcours professionnels.

En novembre 2011, une intervention que j’ai faite à Paris lors d’un colloque international à l’Université Paris-Est Créteil, a été pour moi l’occasion d’expliquer comment la validation des acquis de l’expérience (VAE) pouvait renouer les relations entre univers de formation et de travail. En fait, il n’y a même pas le besoin d’attendre la VAE. Comment expliquer qu’une formation en comptabilité n’a pas été montée de sorte qu’un professionnel comptable vienne un jour parler de la vie professionnelle d’un comptable, du métier même ! Comment une formation en génie n’a pas prévu les interventions d’un ingénieur civil ou d’un contremaître, pas nécessairement pour des cours ! Le stage professionnel en entreprise ne résout pas tout. De plus, les théories n’ont pas prévu certaines innovations, il faut justement des personnes en situation professionnelle qui partagent avec les étudiants ou les professionnels en formation certaines réalités pratiques. La validation des acquis prévoit d’attribuer un titre professionnel ou académique sur la base d’une durée certaine d’expériences professionnelles avérées, il ne faut pas s’attendre que seulement des théoriciens soient dans un jury VAE, il faut des professionnels issus du monde du travail pour que le candidat à la VAE parle de son expérience et qu’on identifie les compétences réelles acquises lors de cette expérience.

Par la production de rapports d’évaluation des profils professionnels, par l’identification des faiblesses et des forces de certains professionnels, par la vulgarisation des recommandations adressées directement aux universités et aux institutions d’enseignement supérieur, le monde du travail peut développer une meilleure collaboration avec le monde de la formation.

Dans l’autre sens, les universités peuvent monter leur plan de formation en accord avec les doléances, les manques à gagner ou tout simplement les bonnes retombées identifiées dans le recrutement de certaines catégories de professionnels. Une meilleure professionnalisation de la formation exige une bonne collaboration entre univers de formation et de travail.

08. Haïti 2035 : investir aujourd’hui dans les capacités de demain

Vision pour l’avenir : Si vous deviez imaginer Haïti en 2035, quel rôle l’éducation jouerait dans la reconstruction et le développement du pays ?

Je ne veux pas répondre à cette question comme si j’avais un projet ou du moins une ambition politique. Ce n’est pas le cas. C’est pour cela que je vois ma réponse comme un ensemble de recommandations faites aux futurs dirigeants d’Haïti.

On peut remarquer facilement en Haïti une baisse (relative ?) des activités économiques aux périodes de vacances scolaires. Ce sur quoi je m’appuie pour dire que l’éducation a un poids important dans le marché économique et que l’on devrait capitaliser sur cette observation pour faire beaucoup de choses. Le budget alloué à l’éducation est encore très faible et doit connaître une augmentation considérable pour atteindre de plus grands objectifs. L’éducation peut donner l’exemple à d’autres contextes professionnels pour évoluer et aller vers une meilleure utilisation du budget national.

Qu’ils soient plombiers, jardiniers, électriciens, cuisiniers, psychologues, infirmières, comptables, travailleurs sociaux, animateurs sportifs et culturels, musiciens, ils peuvent tous travailler dans le système éducatif. Les places sont là et les responsabilités n’auront pas à s’inventer. Le système éducatif est capable d’absorber les professionnels de ces secteurs et définir un plan de carrière, il n’y a pas que des enseignants et des conseillers pédagogiques qui peuvent travailler dans une école. Il s’agit là d’un premier niveau de participation de l’école dans la réduction du chômage.

À maintes reprises je suis parti dans des écoles et je vois comment les directeurs d’écoles ou quelques enseignants m’exposent difficilement les causes du décrochage scolaire, de l’échec scolaire, entre autres. Ce n’est pas à eux d’en parler. Au contraire, c’est à eux d’alerter les chercheurs sur un phénomène pour que des études soient menées afin que des recommandations viennent gérer ces soucis.

Mais, ces chercheurs doivent venir d’un laboratoire de recherche, ils doivent être payés pour ces interventions. À la base ils doivent être reconnus dans le monde de la recherche, ils doivent être légitimes, le minimum pour être un chercheur est d’avoir fait un doctorat. Il doit pouvoir conduire des doctorants sur des sujets de thèse en lien avec ces thématiques concernant l’école.

La volonté d’innover la didactique et la pédagogie, d’améliorer l’environnement scolaire, de doter les villes des écoles capables d’accueillir les acteurs scolaires (élèves, enseignants, directeurs d’écoles, conseillers pédagogiques, inspecteurs scolaires, etc.) dans des espaces physiques où presque rien ne manque pour limiter les prétextes conduisant vers un manque de productivité. L’éducation peut jouer ce rôle majeur dans le développement, l’innovation et le renforcement de la recherche scientifique, l’éducation peut insuffler tout cela.

J’ai moi-même travaillé en tant que chercheur sur deux dispositifs, il s’agit de la validation des acquis de l’expérience et les communautés de pratique. Je n’ai pas uniquement fait de la recherche fondamentale, j’ai fait de la recherche-action où j’analyse les dispositifs au regard de la réalité empirique et je définis des processus de mise en œuvre. Pour cela, je suis confiant que l’application de ces deux dispositifs dans le secteur éducatif peut tracer la route pour leur mise en œuvre dans d’autres secteurs professionnels. En effet, il ne s’agit pas de dispositifs capables uniquement de résoudre des soucis identifiés dans l’école.

La valorisation du métier d’enseignant permettra à beaucoup plus d’hommes et de femmes de se rendre disponibles après leur formation à œuvrer pour doter le pays de meilleurs citoyens. On a tendance à entendre des propos profanes expliquant tous les problèmes d’Haïti comme issus du manque d’éducation, si l’école joue son rôle on arrivera vers une société plus cohésive.

Si la destinée d’un pays dépend de la vision de sa classe politique, l’école peut donner un coup de main en incitant des hommes capables à vouloir représenter les communautés valablement sans langue de bois. Il est plus facile de vendre du rêve ou de bluffer celui qui ne sait ni lire ni écrire ou qui sait à peine lire et écrire. Le sens du mérite, le sens du devoir, le patriotisme sont aussi construits à l’école et il faut permettre à l’école de prendre ses engagements dans l’éducation et la formation de citoyens et de professionnels.

Le pays a une panne de scientifiques et d’experts dans tous les domaines, 2035 c’est demain matin. On ne pourra pas avoir une masse critique de professionnels si on ne commence pas aujourd’hui. Cependant, ma vision pour 2035 est que le pays soit doté de foyers d’instruction et d’entraînement de professionnels capables d’intervenir dans les tous les domaines du développement national au niveau scientifique. L’économie du pays ne doit pas uniquement dépendre de l’importation, Haïti ne doit pas être condamné à tout importer jusqu’à importer même des scientifiques, Haïti doit se préparer à échanger dans une logique gagnant-gagnant.

Message aux enseignants : Enfin, quel message souhaitez-vous adresser directement aux enseignants haïtiens et en Afrique noire qui, malgré les difficultés, continuent à œuvrer pour la réussite de leurs élèves ?

09. Aux enseignants d’Haïti : formation, responsabilité et reconnaissance

L’enseignement est un sacerdoce et c’est partout pareil. Cependant, certains pays surtout les pays très avancés sur le plan économique valorisent un peu plus l’apport de ce groupe de professionnels dans la construction nationale. Une meilleure condition enseignante pour une meilleure éducation doit être un impératif. Je demande à tous les enseignants de se former et de se battre pour que leur rôle soit maîtrisé et que leur importance cesse d’être objet de discussions ou de débats.

En même temps, je demande à ces enseignants de ne pas faire payer les élèves car l’avenir de tout un pays en dépend. Faire payer les élèves en refusant d’aller travailler, ou en étant présent dans les salles de classe sans faire le cours représente pour moi un mode de protestation sur lequel il faut travailler afin de trouver une alternative. Le vieil adage dit :

TOUT COMME LE MAUVAIS REMÈDE, LA MAUVAISE ÉDUCATION TUE.

  1. Recherche & Développement ↩︎
  2. Indicateur de Développement Humain. Les pays cités figurent parmi les pays les plus riches du continent européen si on tient compte de l’indicateur PIB par habitant. ↩︎
  3. CNDVAEP ↩︎
  4. ANESRS. Il est à préciser que le décret qui precise les responsabilités de l’ANESRS date de 2020. Le 18 décembre 2025, par arrêté présidentiel, les membres du Conseil de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique ont été nommés. C’est à eux qu’incombe la responsabilité de permettre à l’ANESRS de jouer son rôle. ↩︎


Pour citer cet article : Boursiquot, H. (2026). L’enseignement supérieur et la R&D comme moteur de développement pour Haïti. boursiquotherve.com. https://doi.org/10.5281/zenodo.23200182
Version PDF archivée sur Zenodo (licence CC BY-NC-ND 4.0). Auteur : ORCID 0009-0008-0070-467X






Recevez mes nouvelles analyses

Éducation, compétences, enseignement supérieur, développement professionnel, management de projets et recherche : recevez directement mes nouvelles analyses.

Votre adresse e-mail est utilisée uniquement pour vous envoyer mes nouvelles publications. Vous pouvez vous désabonner à tout moment

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Hervé BOURSIQUOT

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture