La « fuite des cerveaux » en Haïti ne peut être réduite au départ des professionnels qualifiés. Elle interroge également la capacité du pays à former, recruter, valoriser et retenir ses ressources humaines. Entre insécurité, raréfaction de l’emploi, dévalorisation du diplôme, expérience professionnelle, jeunesse et validation des acquis, cet article questionne les conditions permettant de redonner à la formation et au travail leur rôle dans le développement du pays.
Partir : au-delà de la « fuite des cerveaux »
Je conseillerais à beaucoup de jeunes d’Haïti de lire Partir de Tahar Ben Jelloun1. Il serait encore plus intéressant pour ceux qui ont déjà laissé le pays dans le cadre des multiples programmes humanitaires de le lire, cela ne changerait pas nettement grand chose pour ceux qui sont partis dans des dispositifs permanents de résidence ou tout simplement en mode « aventuriers ». En fait, ils pourront se demander quel est le personnage du roman qui leur ressemble le plus au regard de leur situation. Pour une raison ou pour une autre, Haïti ne dispose pas d’informations concernant tous les détails liés aux personnes laissant le pays dans le but de retrouver un mieux-être soit au Chili, au Mexique, au Brésil, au Nicaragua, au Canada, aux États-Unis, en France (la liste serait longue), entre autres.
Insécurité, emploi et départ des professionnels
Malheureusement, les médias n’aident pas ni les services diplomatiques ne développent pas assez de stratégies en ce sens. Cela permettrait, je le pense sincèrement, aux décideurs d’identifier le niveau de responsabilité qu’il leur faut maintenir en matière d’absorption de ressources humaines, de sécurité à tous les niveaux. Le concept « fuite de cerveaux » fait le travail à lui tout seul pour le compte de l’économie des détails. Qui a dit que tout est dans le détail? Que comprendre de ceux qui restent quand tous ceux qui partent sont caractérisés de « cerveaux »? Si le travail permet également à tout individu de se réaliser en tant que personne humaine, il doit être encadré au plus haut niveau et dans toutes ses manifestations. En effet, la majorité des gens qui partent cherchent un meilleur travail, donc un meilleur salaire pour de meilleures conditions de vie. Les Haïtiens partent également à cause de l’insécurité et parce que l’emploi se raréfie s’il n’est pas difficile à trouver quand il existe tant la file d’attente des demandeurs est longue. Une autre forme d’insécurité qui n’attire plus l’attention de tous. L’insécurité en Haïti est alimentaire, physique, professionnelle et, parfois numérique. Une situation qui complique un peu plus la tâche des gouvernements.
Diplôme, expérience et marché du travail haïtien
Réfléchir sur l’éducation et le développement professionnel n’a jamais été un exercice simple. Il est encore plus complexe dans un pays se transformant en espace très difficile à décrire quand il faut aborder le développement professionnel. Il suffit de s’interroger simplement : pourquoi mon pays est ainsi ? La comparaison avec d’autres pays avec qui Haïti a en commun le climat et la culture peut permettre d’expliquer la complexité de la situation. Je donnerais tout l’or du monde pour que ce constat ait un impact positif sur les choix faits dans les divers axes de développement de l’éducation en Haïti. Tous les multiples efforts ne durent pas dans le temps parce qu’ils dérangent trop de zones de confort. D’aucuns me diraient que je dois me réveiller car le soleil est très haut dans le ciel. On compare les professionnels haïtiens selon qu’ils ont étudié à l’étranger avec toute la fracture nord-sud et sud-sud que la réalité traîne tel un impératif boulet. En Haïti, tous les demandeurs d’emploi subissent la même humiliation quand il s’agit de se vendre pour trouver sa place dans la sphère professionnelle. Il n’y a aucune preuve que celui qui a étudié hors des frontières d’Haïti a un meilleur profil professionnel. Dans un pays où le népotisme s’institutionnalise et où zéro diplôme constitue un puissant indicateur d’employabilité, chercher du travail c’est accepter de se faire humilier ou de vivre des frustrations pouvant conduire au suicide. Si rares sont les entreprises qui rémunèrent le capital humain, elles ne sont pas nombreuses à appliquer le standard de la théorie du signal. J’irais jusqu’à dire que les critères précisés sur les offres d’emploi décorent plus la galerie qu’une recherche de meilleur profil. On ne croit pas à la formation et au diplôme. Devrais-je dire que plus d’un n’y croient plus. Il existe cette fausse impression que les expériences ont la meilleure place dans l’évaluation du profil du demandeur d’emploi. Mais, c’est à se demander : qui peut faire des expériences ? Quand on parle d’expériences professionnelles, de quoi parle-t-on ? Vingt ans d’expériences professionnelles dans l’absentéisme chronique? Des professionnels qui arrivent au bureau à 10h et qui repartent à 13h dans la fonction publique alors que les heures de bureau sont clairement précisées : de 8h à 16h? La réalité professionnelle en Haïti est que les responsables qui sont trop à cheval sur les principes se mettent à dos toute l’institution et tout est bon pour les liquider. Le contexte professionnel haïtien est doublement marqué par le chômage aigu et par le recrutement de personnes cherchant tous les moyens de se faire payer leurs retards et absences. Là également, la formation doit jouer son rôle. On n’apprend pas aux étudiants à devenir des demandeurs d’emplois mais on doit leur apprendre à manifester en tous temps un comportement professionnel.

La jeunesse face au défi de l’insertion professionnelle
Sous prétexte que la jeunesse est un état d’esprit, on entend de plus en plus dans les médias traditionnels et dans les médias en ligne que « la place est désormais aux jeunes ». C’est triste que cette notion renvoyant à un si bel espoir pour tout un pays soit ainsi galvaudée. De plus, elle conforte des professionnels proches de la soixantaine s’alignant sur cette représentation de la jeunesse pour se démarquer de certains professionnels parfois moins âgés qu’eux mais qui passent déjà de présentation grâce à leur implication professionnelle active. J’ai envie de dire à ces propos que nous n’allons pas changer tout un pays uniquement avec des jeunes tout comme une vraie armée ne comporte pas uniquement des généraux. Cette réalité, que l’on veuille ou non, renforce l’éducation dans son rôle d’aider le pays à avoir disponible une masse critique de ressources humaines capables d’assurer la transition professionnelle.
Quelle place pour la validation des acquis de l’expérience ?
La nouvelle de la validation des acquis de l’expérience ouvre la voie à beaucoup de professionnels avec beaucoup d’expériences mais sans formation et sans diplôme de devenir légitimes. Je crois encore que l’expérience est formatrice mais je crois aussi que les standards en matière de recrutement doivent être balisés et constamment respectés. Les pratiques non formelles de qualification en Haïti contribuent à une démotivation de plus d’un dans les milieux professionnels. Assimilés par mépris à des gens qui ne parlent que français ou des personnes diplômées sans expériences, les professionnels qui se sont donné la peine de passer par les bancs de l’école pour acquérir des compétences seront de moins en moins valorisés en Haïti. Pour que cela ne se passe pas ainsi, il faudrait, entre autres, institutionnaliser une validation des acquis de l’expérience qui ne s’apparente pas à une école de la deuxième chance ou une alternative au cursus des formations universitaires et professionnelles. Il faut qu’à un moment donné, le professionnel retrouve plus de plaisir à retourner sur les bancs de l’école au lieu d’uniquement penser à faire une validation des acquis de l’expérience. C’est ce grand défi qui attend les acteurs de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de la formation professionnelle en Haïti. Dans un pays où la population active est gagnée par le découragement de se former, il faut penser à protéger le plus possible ceux qui ont cru qu’il faut d’abord se former avant d’intégrer la file d’attente des demandeurs d’emplois.
Former, employer et retenir les ressources humaines
On a toujours entendu des leaders politiques parler de la jeunesse, on doit impliquer la jeunesse, il faut que la jeunesse soit prise en compte. Mais, est-ce que c’est cette jeunesse qui ne s’implique pas? Pourquoi ne s’implique-t-elle pas? Pourquoi elle se plaint? Pourquoi elle justifie son manque d’implication. Ce sont des questions à se poser car la situation doit nous interpeller au plus haut niveau. Il faut définitivement créer les stratégies d’absorption des ressources humaines avec une forte priorisation de la jeunesse. Cela suppose qu’antérieurement cette jeunesse ait été accompagnée pour faire ses études et se perfectionner. Cela suppose également que les patrons disposent du mot d’ordre de prise en compte de la jeunesse dans les mécanismes de recrutement.
Je ne suis pas certain que les gens s’intéressent de moins en moins à la formation parce que les salaires sont très bas. La théorie du capital humain explique d’une manière certaine que le salaire doit être proportionnel au temps passé en formation. Il est vrai que pour le cas haïtien, la tâche la plus importante d’un gouvernement est la révision de la grille salariale et l’ajustement des avantages sociaux. Cette tâche s’accompagnera de mesures d’accompagnement des employeurs et des demandeurs d’emploi. L’accompagnement à l’entrepreneuriat s’impose un peu plus par les temps qui courent. Toutes les catégories professionnelles et toutes les couches sociales sont terrassées par la faiblesse du pouvoir d’achat, l’inflation, la hausse des coûts de l’immobilier, entre autres. Ce n’est pas parce que les salaires sont intéressants que la motivation est intéressante, il s’agit là d’un autre chantier qui devrait rentrer dans la feuille de route d’un syndicalisme citoyen et innovant.
- Ben Jelloun, T. (2005). Partir. Paris : Gallimard ↩︎


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