Que perd une société lorsqu’un métier disparaît : une activité économique, un savoir-faire ou une part de sa mémoire collective ? À partir du cas des selliers haïtiens et de l’expérience pédagogique de Salagnac, ce texte interroge la disparition progressive de compétences autrefois inscrites dans la vie quotidienne. Il défend une articulation entre transmission des savoirs, modernisation, valorisation des métiers et VAE afin que l’innovation ne consiste pas seulement à importer du nouveau, mais aussi à reconnaître, transmettre et transformer les compétences déjà présentes dans la société.
En été 2012, j’ai eu un entretien avec l’Ex-Doyen de la FAMV1, en l’occurrence, M. Jacques-Edouard Alexis2. À l’époque je faisais une enquête sur les transformations des pratiques et des usages de la validation des acquis de l’expérience3. Il m’a fait une description complète de l’expérience de Salagnac. Cette expérience est reprise dans un ouvrage4 publié en 2023. Il semblerait qu’aujourd’hui Salagnac est jeté aux oubliettes. Cet entretien a retenu toute mon attention. Depuis 2014, la plupart de mes écrits et le sens de mon engagement scientifique manifestent encore tout mon intérêt pour le besoin de casser les codes pédagogiques pour innover. La première publication de ce texte remonte à mi-juin 2025, lors d’un échange avec un ami j’ai pu trouver des arguments que je n’ai pas retrouvés en relisant cet article. Du coup, j’ai décidé de les ajouter car ils étaient pertinents, enfin, selon moi. L’idée est que je comprends difficilement la position de quelqu’un qui, pour s’estimer philosophe, associe littéralement une réflexion sur les selliers haïtiens ou d’autres métiers qui se perdent à un retour à l’état de nature. Il n’a pas osé dire à l’état sauvage, mais je me suis demandé si au final ce n’est pas cette position que je n’avais pas comprise ou qui ne m’était pas clairement exprimée. En tous cas, je fais mon devoir d’expliquer un peu mieux mon idée initiale et j’espère que la clarté sera au rendez-vous. Bien évidemment, l’idée que la VAE5 peut aider restera toujours dans le plan.
01. Salagnac : transformer les pratiques par le dialogue des savoirs
L’expérience de Salagnac représente un cas concret où tout le développement rapide d’une communauté est liée aux transformations des pratiques pédagogiques du stage des ingénieurs-agronomes qui devaient partager leur journée avec le paysan cultivateur. Cette expérience est la première expérimentation en Haïti du dialogue des savoirs et la valorisation des savoirs locaux. Dans un contexte où l’on croit que seules les salles de classe peuvent construire les compétences, Salagnac aurait pu aller plus loin dans les annales de l’histoire de l’évolution de la pédagogie en Haïti. Pour une raison ou pour une autre, cela n’a pas été le cas.
Malheureusement, l’expérience de Salagnac mise en oeuvre par la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire (FAMV) de l’UEH n’a pas eu sur le système éducatif haïtien les mêmes effets que les expériences pédagogiques conduites par Paulo Freire au Brésil entre 1961 et 1964, entre autres. L’exemple de Paulo Freire est rare dans l’histoire mondiale.

Chassé du Brésil en 1964, il a continué avec le même élan « la conscientisation » au Chili jusqu’à faire école même au niveau de l’idéologie politique du bloc démocrate.
02. Moderniser sans faire disparaître les savoir-faire
En dehors de ce rappel historique, j’ai cette impression que si nous devons développer et renforcer l’équitation en Haiti, on aurait besoin du service professionnel de « selliers ». Nous avons des chevaux mais nous ne savons peut-être pas quoi en faire.

Pourquoi le métier de sellier tend à disparaître? Qui ne l’a pas protégé? Il serait bon de se demander combien de métiers qui disparaissent et dont personne ne parle. Dans un contexte totalement dominé par la dictature du paraître d’un côté et l’abandon de la terre pour se retrouver en ville comme petits marchands ou chauffeurs de taxi-moto, il est pertinent d’interroger le rôle de certains métiers qui valorisaient les animaux et les végétaux. S’il est vrai que les véhicules à moteur ont conduit à l’abandon de l’utilisation des animaux (chevaux, mules, ânes) comme moyens de transport, leur utilisation comme moyen de déplacement rappelant une élégance paysanne ne devrait pas disparaître. Monter à cheval nécessite un équipement et le sellier qui le fabriquait n’existe plus et n’a pas co-construit les compétences de fabrication de la selle. Tout ce qui nous reste aujourd’hui est la télé où on regarde les cow-boys dans les films de western, on voit des chevaux, on voit des selles, on rêve à tout ça en oubliant que c’était dans notre quotidien. Ce qui est clair est que la manière dont Haïti rentre dans la modernité représente plus de l’aliénation au lieu d’une modernisation qui lui permet de conserver ses caractéristiques d’identité et d’originalité.
03. La VAE au service des métiers et des compétences qui se perdent
L’effritement des valeurs n’a pas encore tout touché en Haïti, nous devons penser à une école qui reconstruit les valeurs. Il n’est pas possible que les enfants qui évoluent en dehors des villes ne sachent pas monter à cheval alors qu’ils côtoient des chevaux tous les jours. D’aucuns me tourneraient en dérision si on compte sur les doigts de la main le nombre d’Haïtiens à savoir nager alors que l’on vit sur une île. L’éducation physique et sportive est réduite à la course de vitesse et d’endurance, là encore. Il n’y a pas une seule école du pays où l’on apprend à nager. Cependant, il est plus facile de créer un espace pour faire de l’équitation. Mais, qui va construire les selles? Si nous en avions dans le temps, pourquoi on assiste aujourd’hui à une disparition telle qu’on a l’impression que ça n’a jamais existé? Jacques-Edouard Alexis était persuadé, peut-être qu’il l’est encore aujourd’hui, que la validation des acquis de l’expérience peut permettre à Haïti de ressusciter des métiers qui se perdent et il avait pris l’exemple du métier de sellier. C’est justement le lien avec le rappel de l’expérience de Salagnac au début de ce texte. Pour que l’eau soit disponible pour arroser les cultures à Salagnac on fabriquait des impluviums. Aujourd’hui, on en voit presque pas et on a comme l’impression qu’il faut également importer ces compétences pour les construire. Il ne s’agit même pas d’un métier qui disparaît, il s’agit d’un excès de recherche de facilité qui diminue carrément l’intelligence situationnelle.
S’il faut activer la conscience sans prendre les armes et sans recourir à la violence à la fois physique et symbolique, pensons à ce qui peut rapporter gros et durablement. Partons à la reconquête des métiers perdus, innovons en ressuscitant ce qui ne devrait pas mourir! Ce n’est pas le moment de sortir les grands arguments sur ce que ça va rapporter à l’économie haïtienne. J’ai souvent entendu les questions à haut niveau de pertinence socioéconomique et philosophique : ça va servir à quoi?
04. Le cheval et les métiers équestres : un potentiel à redécouvrir
Dans l’Antiquité, l’équipement d’une armée comprenait les chevaux. Alors que les petits soldats étaient à pied, les grands officiers avaient des chevaux, ils ne se déplaçaient pas sans leur cheval. L’animal représentait l’autorité et la discipline. Utilisé comme arme de combat, marqueur de d’autorité et de prestige, l’élite européenne du 19è siècle pratiquait l’équitation. Aujourd’hui encore aux États-Unis surtout au Texas la police des frontières utilisent encore le cheval même si les doléances se multiplient sur les représentations associées à la traque des migrants avec des agents à cheval. C’est une autre situation.
Dans les coins les plus reculés du pays, même la motocyclette ne se recommande pas. Je me suis en rendu à l’École Nationale de Calumette6 pendant plus de 18 mois entre 2017 et 2018 à raison d’une fois par mois. Franchement, je me sentirais heureux si j’avais un cheval que l’on pouvait me passer à Belle-Anse en laissant ma motocyclette sous un arbre pour la récupérer au retour. Se soumettre à des déplacements sous un soleil de plomb en imaginant toute la fatigue qui marche avec sans oublier la poussière, les chaussures qui s’usent pour ceux qui sont à pied, reprendre le cheval va de soi. L’histoire haïtienne permet de comprendre que, contrairement à l’antiquité, l’usage du cheval a toujours été civil. Haïti n’a pas encore atteint la phase de l’utilisation ludique de l’animal, on ne dispose pas de centres hippiques, pas de dresseurs de chevaux, pas de moniteurs de cavalerie. Tout un ensemble d’activités participant activement à l’économie et mobilisant des espaces physiques, spécifiquement adaptés et une masse critique de ressources humaines.
05. Reconquérir les métiers perdus : un investissement à risque maîtrisé
Au regard de tous les exemples cités, quel que soit l’usage qui sera fait du cheval, on mobilisera des selliers, on achètera de la matière première pour fabriquer chaque selle qui a une durée de vie, on fait tourner l’économie rien qu’en valorisant l’utilisation d’un animal fascinant et qu’on a tendance à ignorer. L’appareil productif, explique Guichard Doré (2014), n’obéit pas à un ordre fixe, il tente de s’adapter au gré des évolutions techniques et aux préoccupations d’un ordre social, économique, législatif et/ou écologique7. En d’autres termes, il suffit que l’on commence quelque part et tout le reste va suivre. Tout comme pour la VAE, si on la met en oeuvre, de vastes champs professionnels du droit individuel de la formation, de l’accompagnement vont s’aligner pour rendre cette mise en oeuvre efficace avec une forte participation à l’économie. Encore aujourd’hui, les noces en calèche sont d’un romantisme qui ne se décrit plus, même en hiver une tournée en calèche se paie cher dans certaines provinces canadiennes et ce ne sont pas les clients qui manquent. Ressusciter ce contexte s’éloigne d’un retour à l’état de nature comme le feraient croire certains détracteurs. Il ne s’agit pas d’une prise de risque comme dans le secteur de l’entrepreneuriat, il s’agit d’un investissement dans un champ qui est construit par des acteurs impliqués et motivés.
- Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire, couramment appelée Faculté de Damien (Université d’État d’Haïti) ↩︎
- Doyen de la FAMV de 1985 à 1987 ↩︎
- Boursiquot, H. (2014). Transformation des pratiques et des usages de la validation des acquis de l’expérience : cas de l’enseignement supérieur haïtien. Thèse de doctorat. Université Paris-Est. ↩︎
- Boursiquot, H. (2023). Diplômes, compétences et validation des acquis de l’expérience en Haïti. Paris : L’Harmattan, pp. 20-23 ↩︎
- Validation des Acquis de l’Expérience ↩︎
- Calumette est une section communale de l’arrondissement de Belle-Anse dans le département du Sud-Est (Haïti). ↩︎
- Doré, G. (2014). Socioéconomie de la formation et de l’emploi. Le cas de l’Industrie haïtienne du Tourisme (1980-2010). Port-au-Prince. CEFIE Éditions, p.61 ↩︎
Pour citer cet article : Boursiquot, H. (2025). Reconquérir les selliers haïtiens et les autres métiers qui se perdent, quel effort ?. boursiquotherve.com. https://doi.org/10.5281/zenodo.23200198
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