Une guerre de fausses priorités et une crise mal cernée entravent l’éducation en Haïti

D’aucuns me demanderaient volontiers par qui la crise est mal cernée. Je leur répondrais qu’elle est mal cernée avant tout par ceux qui s’attribuent les responsabilités de sortir le peuple de la misère et qui pensent que cette mission leur est donnée par ceux qui ont voté pour eux. Du coup, les élections seraient organisées pour élire des personnes responsables et conscientes de la misère du peuple. J’ai précisé « qui s’attribuent» car les personnes averties se mettent plutôt d’accord sur le fait que les élections telles qu’elles sont organisées en Haïti ne constituent qu’une stratégie d’aveuglement. En réalité, les élections ne font que cacher que tel clan a été choisi par tel autre pour telles raisons. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 21% de participation de l’électorat haïtien, 55.67% du suffrage obtenu par le gagnant[1]. Obtenir 590 927 votes[2] sur un électorat voisinant cinq millions de votants (5 871 450 d’habitants[3]) quand seulement 1 069 646 de personnes ont voté ne traduit-il pas que la population adhère très peu au paradigme que les élections permettent un revirement de la situation de l’extrême pauvreté? La facilité d’obtenir du financement de l’international  pour réaliser des élections qui se veulent démocratiques représente pour moi une stratégie qu’il faut creuser de manière profonde. Certainement, parce que les financements ne vont pas aussi facilement sur le relèvement de la qualité de l’enseignement supérieur ou de l’enseignement fondamental, entre autres. Il a fallu attendre décembre 2011 pour que le premier collège doctoral d’Haïti naisse. Hormis les partenariats avec des universités étrangères, aucune université en Haïti ne possède les infrastructures nécessaires pour développer des programmes réguliers de formation de niveau Master. L’appellation de « Master » associée à des cycles d’études offerts par quelques institutions d’enseignement supérieur en Haïti n’est qu’une plus-value pour attirer une clientèle en quête de niveau élevé de diplôme pour construire une meilleure place dans la file d’attente des demandeurs d’emploi[4].

Cette crise est également mal cernée quand se constate une divergence de priorités sans précédent s’installant entre les membres d’une population qui a faim et qui cherche à manger. Entre un groupe de diplômés se retrouvant au chômage et au sous-emploi. Entre des fonctionnaires nommés mais qui attendent depuis longtemps à recevoir leur premier salaire surtout dans le milieu enseignant. Entre des hommes d’affaires qui cherchent à augmenter leur marge. Entre des militants politiques cherchant à se faire récompenser pour le combat mené pour les « élus ». Entre des consommateurs payant pour des services de toutes sortes mais de très mauvaise qualité. Bref, entre tout un peuple composé de groupes très hétérogènes cherchant chacun la route d’un mieux-être soit pour se sentir vivant ou tout simplement pour se trouver une meilleure place dans la classe riche et possédante.

Je pourrais également dire qu’elle est mal cernée par des politiques à qui le contrôle du pouvoir économique échappe. En effet, l’État haïtien n’a aucune force pour réguler à la fois le marché de change et les échanges sur le marché. Chaque problème qui pousse encore plus au désespoir porte le fardeau de tous les maux que connaissent les couches les plus pauvres. Personne ne pense que ces couches ne peuvent plus résister à la politique d’austérité menée par les gouvernements qui ont dirigé Haïti depuis plus d’un siècle. La rareté entraînant la hausse des produits pétroliers qu’à connue Haïti en 2019 constitue à elle seule un problème portant tous les fardeaux correlés.  Ce fut le cas du séisme du 12 janvier 2010. Mais, il y a 10 ans de cela, en 2009, cette rareté a eu à peu près les mêmes effets. On se rappelle des interventions du Président du Sénat d’alors, Monsieur Kelly Bastien qui n’a pas manqué d’appeler le gouvernement à prendre des mesures pour résoudre la crise. Cette même période a connu de violentes manifestations contre la faim. L’année 2018 ne marque pas le début de la période-phare de rareté des produits pétroliers. Les générations ayant connu l’embargo après le départ d’Aristide ont encore le goût amer de cette pénurie où les prouesses de toutes sortes ont été développées pour le ravitaillement en produits de toutes sortes y compris les produits pétroliers. J’aurais pu aller plus loin pour étayer mes propos. Des manifestations se font un peu partout dans le pays pour exiger des acteurs politiques et économiques des mesures durables de résolution de la pénurie de carburant. Les décideurs politiques ont tendance à croire qu’une fois la rareté levée, le calme va revenir comme si la rareté était le vrai problème. Ils font même semblant de s’étonner que les manifestations reprennent encore pour des causes déjà connues. Tout porte à croire que la crise mal cernée s’aligne sur le fait que les priorités ne sont pas mises dans le bon agenda.

La petite phrase « nous sommes tous coupables » (« nou tout koupab ») revient toujours dans les discours de ceux qui ne veulent pas reconnaître leur inaction face à une compréhension imparfaite de leur vrai rôle au regard de leurs attributions. Je me demande aujourd’hui si une analyse des priorités de chaque pouvoir parmi les trois qui sont officiellement reconnus s’avérerait pertinente quand les actions concrètes montrent que les intérêts collectifs sur le long terme ne sont pas visés. Plus d’un ont été très surpris lors de leurs échanges plutôt personnels avec les dirigeants de les entendre s’exprimer comme s’ils subissaient les mauvais coups de la crise pluralisée au même titre que le simple citoyen. C’est à se demander qui est responsable de tout ce mauvais sort que connaît le peuple haïtien.

Quelle est la priorité du chef de gouvernement? Quelle est la priorité du Parlement? Quelle est la priorité des représentants du pouvoir judiciaire? Pour répondre à ces questions, je dirais sincèrement « Aucune ». Quelle est la priorité des médias haïtiens? Je répondrais « Aucune » également. En fait, l’impression que tout groupe se bat pour les intérêts personnels de leurs membres est tellement manifeste que toute tentative de montrer un effort pour le bien-être ne rime à rien. Les résultats des actions menées prouvent le contraire de cette bonne volonté qu’on écoute dans les discours au poids d’anesthésie générale. Les médias haïtiens se nourrissent de l’actualité sensible qui fait peur et qui porte le peuple à se décourager ou à vivre dans la peur du pire. J’ai eu à écrire sur les réseaux sociaux un propos qui n’a pas plu quand je reconnais qu’en vivant uniquement de l’actualité, les médias haïtiens « nourrissent le désespoir au quotidien et qu’on ne peut pas construire un pays de la sorte ». La priorité des médias devrait également être liée à la construction de l’espoir également, à l’éducation des masses et également à l’apport d’un éclairage responsable et honnête sur les faits et gestes de chaque acteur qu’il soit individuel, institutionnel, moral ou collectif qui agit sur le destin du peuple haïtien d’une manière ou d’une autre.  J’en ai assez des programmes médiatiques uniquement tournés vers l’actualité politique. Dans les campagnes électorales, on s’attend des médias qu’ils recrutent des experts pour interroger les candidats à la magistrature suprême de l’État. Les débats sont toujours menés uniquement par des journalistes se reconnaissant malheureusement experts de tous les domaines de la vie nationale. Quand un effort certain est fait, on voit comme experts des personnages connus pour s’être octroyés des spécialités pour lesquelles ils n’ont aucune compétence que ce soit par formation académique ou par expérience professionnelle. Je ne veux pas m’inscrire dans une thématique constante et contreproductive d’incrimination. Je me dis que cela fait longtemps qu’on pose les mêmes actes à travers les mêmes dispositifs pour peu de résultats. L’innovation devrait être inscrite dans la liste des priorités.

Les montants faramineux qui sont accordés à chaque Parlementaire lors des festivités régionales ou nationales expliquent le manque de priorité des Parlementaires de répondre à leurs devoirs envers la République et envers les collectivités qui les ont élus. Avec les subventions reçues pour des activités de développement communal, on se demande quel est le rôle réel que doivent jouer les municipalités puisqu’elles ont dans leurs attributions de mener des activités similaires. Est-ce que l’argent public est bien réparti dans les lignes budgétaires de développement national? Pourquoi inscrire des Parlementaires dans la construction des routes, des ponts et d’autres travaux d’infrastructures? Que dit la loi en ce sens? Ne sont-ils pas détournés de leur mission première de contrôle de l’Exécutif et du vote des projets de loi? Comment ce rôle de bouclier peut-il être joué quand la priorité d’un Parlementaire est d’ajouter des activités de développement à son bilan pour s’assurer de sa réélection?

On se demande si tous les grands corps de l’État ne sont pas tous logés à la même enseigne de méconnaissance de leurs priorités. Quelles sont les améliorations qui peuvent être faites en ce sens? Je ne suis pas capable de répondre à cette question pour maintenant car il s’agit d’un vaste chantier qui exige la mobilisation de ressources humaines et matérielles pour ériger des propositions concrètes, patriotiques et responsables. Nous ne sommes pas en panne de ressources mais en panne de décideurs capables de dresser des mécanismes pertinents d’identification des ressources humaines. Ce qui permettrait une meilleure utilisation des ressources matérielles vers la construction d’un livret de propositions d’innovation et d’un recueil de priorités pour chaque secteur participant au redressement du pays à tous les niveaux.

Cette absence totale des priorités explique en partie la situation de crise que le a toujours connue. Elle ’est pas du tout liée, contrairement à ce que l’on veut faire comprendre, à la rareté et la hausse criminelle des produits pétroliers, à l’arrivée de l’épidémie du choléra. Les gens ont faim, ils n’ont pas d’argent et ils n’ont pas d’emploi. Très peu de ceux qui ont des emplois sont payés régulièrement. Mais encore ils sont sous-payés au regard du taux d’inflation. Les salaires fixés en gourdes au regard du taux de conversion de la gourde par rapport au dollar n’ont pas été revus depuis cinq ans. Chaque pas supplémentaire du dollar par rapport à la gourde est un coup de poignard pour les personnes se retrouvant dans cette situation. Ce sont des chefs de famille avec des enfants qui vont à l’école, des bouches à nourrir, du linge à laver et des frais de médicaments à assurer. Quelle est la priorité d’un gouvernement responsable face à une pareille situation?

La guerre des priorités qui est le sujet de ces quelques lignes signifie qu’Haïti évolue avec des pouvoirs qui ne connaissent pas leur priorité et qui choisissent de les bouder pour certains. Chaque groupe social a sa priorité. Pouvoir manger à sa faim et subvenir à sa santé ne devrait pas rentrer dans les priorités d’un pays qui a combattu pour son Indépendance depuis 1804. On ne devrait plus avoir à en discuter aujourd’hui. Sinon, qu’avons-nous fait pendant tout ce temps? Quelle était notre priorité? Puisque la faim est encore un problème à résoudre, je veux bien comprendre que nos gouvernements actuels l’inscrivent dans leur priorité. Pourquoi les choix politiques, sociaux et économiques ne montrent la place accordée à la résolution de ce problème qui continue de semer tous les problèmes ayant conduit à la crise qu’Haïti vit actuellement? Ne remonte-t-elle pas à plus de 50 ans déjà?

Il existe une commission d’éducation au Parlement haïtien. Face aux problèmes que le pays connaît dans le domaine de l’éducation, il est bon de se demander à quoi servent autant de commissions qui se sont succédé dans les différentes législatures et qui changent incessamment de membres. Les problèmes de l’éducation s’accumulent tous les ans. L’accès à l’éducation est présenté comme un problème résolu. Mais, pour qui l’est-il puisque le faible pouvoir d’achat des familles détermine le type d’établissement scolaire auquel leur enfant est destiné sinon ces familles vivent au-dessus de leur moyen. Malgré la loi qui permet de contrôler la hausse des frais de scolarité, les parents ne sont pas épargnés des méfaits que cette loi devrait permettre de contrôler. Des plaintes ont été portées par des associations de parents mais a-t-on entendu un parlementaire se prononcer dessus? Non. A-t-on entendu les syndicalistes du secteur enseignant se prononcer sur la situation? Non. Je me demande, à ce propos, si les syndicalistes sont tous des fonctionnaires publics. Pourquoi les grèves sont observées par les syndicalistes uniquement dans les écoles publiques? Est-ce parce que simplement la décision de licenciement se met plus facilement en œuvre avec les décideurs du secteur non-public de l’éducation? Je m’interroge encore. Mais cette situation tend à maintenir pour vrai l’idée qu’au niveau des écoles non-publiques tout va bien, que les enseignants sont bien traités et que les élèves se trouvent dans les meilleures conditions d’enseignement et d’apprentissage.

Pour reprendre cette idée de l’accès à l’éducation comme problème résolu, la démocratisation quantitative n’a pas su s’empêcher d’être synonyme d’échec et de coup manqué notamment à travers le programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire. L’accès dans quelle école ? Combien de textes de lois précisent les conditions techniques, financières et matérielles devant être réunies avant d’accueillir des élèves? Aucun. En revanche, les concepts de prolifération des écoles, de classes pléthoriques, de l’irrespect du programme officiel ou de recrutement de personnels enseignants sous-qualifiés pullulent les discours de tous les acteurs et décideurs qu’ils soient publics ou privés. Je ne cesserai de dire que s’il faut envoyer les enfants à l’école il faut, en amont, s’assurer que le personnel enseignant ait reçu une formation solide à l’enseignement et qu’un plan de formation continue dans le secteur soit institutionnalisé.

La crise est mal cernée dans tous les secteurs où elle se manifeste. L’école haïtienne n’a jamais connu ses lettres de noblesse et les signaux clairs pour y arriver ne se manifestent pas dans les choix des décideurs. Ces derniers associent les soucis sociaux-économiques ponctuels et conjoncturels au poumon de la crise qui explique la descente des masses dans les rues provoquant à chaque fois des violences irréparables. Le court-terme est tellement privilégié que l’on se demande si l’existence des problèmes dévastateurs de l’ordre socioéconomique ne représente une zone d’incertitude des décideurs politiques. La crise est mal cernée parce que le noyau de la crise n’a jamais été identifié. La crise existe parce que trop de priorités se contredisent et ont du mal à être suivies.

Les solutions à court terme ne donnent aucun résultat sinon juste un amortisseur socioéconomique conduisant à plus de vulnérabilité. S’il faut se fixer de bonnes priorités, il faut d’abord commencer à résoudre les soucis qui ne sont qu’une simple formalité de dignité humaine. L’alimentation, la santé, l’éducation, les loisirs, l’emploi et l’entrepreneuriat sont des formalités de dignité humaine. C’est honteux aujourd’hui d’avoir à donner des plats chauds dans des cantines populaires et se le fixer comme priorité et en faire les points de bon bilan de gouvernement. Cernons bien la crise. Si l’on cherche à ressembler à de bons pragmatiques, il nous faut prioriser la morale. Si l’excès en tout nuit, l’excès de pragmatisme nuit également car elle fait oublier les limites morales des actions. Si l’on veut résoudre la crise, il faut d’abord reconnaître qu’il y en a une, saisir son noyau central et mobiliser les bonnes stratégies en dehors de tout clivage politique pour se mettre au pas d’une résolution durable. Je crois qu’Haïti regorge de personnalités de tous âges qui ont l’autorité de par leur solide expérience. On peut s’attendre à des actions concrètes pouvant aider Haïti à bien cerner sa crise et à prioriser ce qui est prioritaire et qui n’est pas uniquement de l’ordre des formalités de dignité humaine. Je reste confiant que les efforts considérables de départ doivent commencer par l’éducation.

[1]https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/01/04/haiti-jovenel-moise-confirme-president-de-la-republique_5057254_3222.html, consulté le 21 septembre 2019 à 4 :00 AM (Heure d’Haïti).

[2]https://www.haitilibre.com/article-19698-haiti-presidentielle-2016-resultats-definitifs-jovenel-moise-58e-president.html, consulté le 21 septembre 2019 à 4 :08 AM (Heure d’Haïti)

[3] https://drive.google.com/file/d/0B56RZ3-JtuHxSmE5Z2g4Z3FSU0U/view, données d’archives du CEP en 2015 sur les statistiques de la liste électorale.

[4] Boursiquot, H. (2014). Transformations des pratiques et des usages de validation des acquis de l’expérience : cas de l’enseignement supérieur haïtien. Thèse de doctorat en sciences de l’éducation. Université Paris-Est.

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